Par David Brites.
Il y a un peu plus d'un mois, au terme de huit années de négociations, l'Union européenne signait avec l'Australie un accord commercial d'ampleur destiné à augmenter d'un tiers ses exportations (50% dans les seuls secteurs laitiers et de l'automobile) vers ce pays qui se situe, littéralement, de l'autre côté de la planète. En outre, les deux partenaires se sont engagés à renforcer leur coopération en matière de défense, et, point d'une importance hautement stratégique, l'UE verra son accès aux minéraux critiques australiens amélioré. Bien entendu, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen a salué la signature de ce vaste accord de libre-échange : rien de bien surprenant de la part de cette figure politique qui n'a jamais fait bouger d'un iota la doxa libre-échangiste portée de longue date par la Commission européenne. Pourtant, à l'aune des enjeux climatiques et énergétiques croissants qui se posent au monde entier, une analyse critique du principe de libre-échange et de la globalisation aurait été bienvenue. Il en va surtout de la survivance des filières de production européennes, notamment dans le secteur agricole – nous y reviendrons. Dans cet article, nous revenons sur la poursuite dogmatique de la politique européenne d'ouverture des frontières commerciales, et sur les conséquences dramatiques qu'elle entraîne sur les économies européennes, et en particulier française.
Sans dénier l'importance du traité signé tout fraichement avec l'Australie, en ce début d'année, c'est surtout l'accord de libre-échange de l'Union européenne signé avec le Mercosur (Mercado Común del Sur), le Marché commun des pays sud-américains (Brésil, Argentine, Paraguay, Uruguay, et des pays associés), qui a fait parler de lui. Il a été paraphé le 17 janvier, soulevant une grande contestation du monde agricole, portée notamment par la Confédération paysanne et le Coordination rurale. L'agriculture n'est pas le seul secteur concerné, mais compte tenu de l'importance des filières de culture et d'élevage sud-américaines, en particulière la filière bovine, les agricultrices et agriculteurs européens sont particulièrement vent debout. Le 21 janvier, le Parlement européen a bien voté, à dix voix près, la saisine de la Cour de Justice de l'UE pour évaluer la légalité du traité, ce qui aurait pu entraîner sa suspension provisoire, toutefois la Commission européenne a fait le choix d'annoncer début mars son entrée en application provisoire (effective ce 1er mai), sans même attendre le retour de la Cour de Justice.
En 2016, les critiques qu'avait reçu le projet de traité de libre-échange UE-États-Unis (le TAFTA, que nous avions décrypté dans cet article de 2013 : Zone de libre-échange UE-États-Unis : la gauche l'a fait !)) avaient permis d'en empêcher la signature – un fait politique favorisé par l'arrivée au pouvoir de Donald Trump. Mais cela n'a malheureusement pas signifié le début du commencement d'une prise de conscience en la matière. La même année, en 2016, un traité UE-Canada (le CETA) était signé, et dès avril 2019, le Conseil de l'UE autorisait la Commission européenne à ouvrir de nouvelles négociations commerciales avec les États-Unis (certes plus limitées que le projet initial). Depuis 2020, un traité commercial entre progressivement en vigueur entre le Vietnam et l'Union européenne. En mai 2024, un autre accord de libre-échange, cette fois avec la Nouvelle-Zélande, est entré en vigueur, et en septembre 2025, un autre a été signé avec l'Indonésie. Tout récemment, l'Inde, en janvier 2026, le Mercosur, et l'Australie... La liste est loin d'être exhaustive. Comme nous le déplorions dans un article de décembre 2017 (Libre-échange mondialisé : quand la prise de conscience collective se fait attendre), la marche dans le « sens de l'histoire » (marqué par une ouverture des frontières commerciales, une libéralisation des économies, etc.) est implacable, semble-t-il, et « il n'y a pas d'alternative », selon la formule désormais bien connue de Margaret Thatcher. Nos sociétés poursuivent leur petit bonhomme de chemin dans leurs pratiques de consommation, de production, de distribution, favorisées par le système commercial globalisé. Comme si tout cela était tenable sur le long terme, sans prise de conscience au plus haut niveau de décision.
Quand bien même le principe d'importer des produits ayant parcouru des milliers et des milliers de kilomètres serait pertinent sur le plan théorique (et ça ne l'est pas bien sûr), la transparence de la production, de la transformation et de la distribution, la traçabilité (réelle) des produits, le respect des droits des travailleuses et des travailleurs (sans parler du respect de l'environnement, qui va souvent de pair avec la santé des gens), devraient s'avérer un préalable à tout accord commercial. Grâce à une flopée d'élus européens et de technocrates communautaires irresponsables, les États européens parviennent à consolider un système complètement absurde où nos tee-shirts ou nos fruits et légumes soi-disant peu coûteux sont produits sur la misère du monde, pour le profit de grands groupes internationaux, et de quelques cliques locales qui tiennent les mannes du pouvoir politique et économique. Seize ans presque jour pour jour après l'effondrement du Rana Plaza dans une banlieue de Dacca au Bangladesh, qui avait fait 1 127 morts (Quand la pelote bangladaise s'enflamme, octobre 2013), on en est toujours là dans le commerce du textile, qui n'est lui-même qu'un des très nombreux exemples, avec l'industrie agro-alimentaire, des secteurs concernés par les effets pervers et destructeurs des échanges mondialisés. Qu'attend notre classe politique pour se saisir de ces sujets et imposer une préférence communautaire voire des circuits courts, et en finir avec ce système devenu fou ? Consommer local, favoriser la production propre et la distribution courte, tout cela se développe à l'échelle citoyenne (« Îlots d'innovation » : quand le citoyen a un temps d'avance sur la classe politique, avril 2016) mais n'atteindra une échelle de masse qu'avec un éveil des politiques dans leur ensemble et une prise de décision traduite dans la loi et le droit, à Paris comme à Bruxelles.
Du protectionnisme commercial, ou de la préférence communautaire, l'Europe en a déjà fait, notamment sur l'agriculture, mais également sur l'industrie textile. Mais la Commission européenne, avec la passivité coupable des États membres, et une pression active de l'Allemagne, a progressivement mis à mal les barrières douanières de l'UE. Les mesures de protection, à l'égard d'entreprises chinoises par exemple, sont désormais ponctuelles et le plus souvent provisoires. Bien loin d'illustrer une vision globale de développement du continent, elles s'inscrivent dans une logique d'ouverture à la concurrence, certes dans un cadre théoriquement « non-faussé » par le dumping, mais tout de même ouvert, et donc susceptible d'affecter lourdement les économies européennes. Comme nous le rappelions dans un précédent article de septembre 2016 (Présidentielle de 2017 : aura-t-on enfin droit à un débat sur le protectionnisme économique ?), l'idée selon laquelle le libre-échange est une condition de sauvegarde du pouvoir d'achat des Européens a la vie dure. La préservation du pouvoir d'achat des Européens se ferait au prix de la misère du monde, et permettrait ainsi la consommation, sur notre continent, de biens et services produits à bas coût. Au-delà même de ce que cela dit de notre regard sur le reste du globe (un ensemble de peuples sacrifiables au nom de notre bien-être matériel), il convient de rappeler que ce système globalisé se traduit en fait par un coût environnemental encore trop souvent négligé, et par la désindustrialisation historique de notre continent, depuis plusieurs décennies.
Ce sont des pans entiers des économies européennes qui s'en trouvent affectés : agriculture, industrie, énergie... En outre, aucun traité de libre-échange adopté ces dernières années n'a réellement fait l'objet d'un débat public et démocratique. Les accords commerciaux s'imposent, hors campagne électorale ou référendaire, sans transparence, comme des « évidences » inéluctables. Tout cela est tragique, quand on pense aux centaines de milliers d'emplois perdus dans l'industrie depuis les années 1980, à la perte incroyable de capacité productive de la France dans de nombreux secteurs, et à la détresse sociale croissante qui y est liée. Le consommateur n'est pas exempt de responsabilité, mais il ne peut pas à lui seul transformer le système dans son ensemble. C'est à l'échelle politique que cela se joue, or, à un an de la présidentielle, il ne semble pas que le thème du libre-échange soit sur le point de s'imposer un tant soit peu dans les débats – seul François Ruffin, candidat encore très marginal dans les débats, l'aborde régulièrement. Ce, alors même que la société civile, les mouvements sociaux, avec l'appui de députés de gauche, font pression depuis des années, en vain, pour un changement de la législation relative aux multinationales qui importent du Sud vers l'Europe. Mais voilà, dans le contexte où un Donald Trump revenu au pouvoir érige en armes commerciales les droits de douane, et en use abusivement et sans aucune intelligence, les milieux politiques et économiques néolibéraux occidentaux en profitent pour présenter, à contrecourant de la révolution réactionnaire outre-Atlantique, le libre-échange comme l'un des piliers du progressisme et de la démocratie.
Ne nous trompons pas, la permanence d'un modèle de développement européen (qui montre bien des failles) basé sur une relation déséquilibrée avec le reste du monde, sur le maintien des masses du Sud à la misère, mettant en tension les ressources, et contraignant bien souvent in fine les individus à se déplacer pour survivre, n'est pas dans l'intérêt de long terme des Occidentaux. Et elle est d'ores et déjà inhumaine, puisque la prospérité européenne repose actuellement sur l'exploitation de millions de personnes, sur la remise en cause des conditions qui pourraient leur assurer santé, bonheur et perspectives. Prolonger ce modèle, ne pas entendre que vivre mieux et plus longtemps, collectivement, suppose de repenser le système (notamment en termes de sobriété), c'est aller dans le mur. C'est à peine, comme le dit fort bien le géographe et biologiste nord-américain Jared Diamond dans son essai Effondrement – Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie (2005), avoir le privilège de mourir les derniers. Et si nous voulons éviter à l'Europe d'être également un territoire mis sous tension en termes de ressources, avec une hausse des arrivées incontrôlées, et une multiplication des crises qui s'ensuivraient, alors il faut cesser la mise sous tension des ressources ailleurs, l'exploitation des individus ailleurs, et repenser notre capacité productive dans les secteurs clefs – ce que ne permettent clairement pas les accords commerciaux signés ces dernières années.
De toute évidence, et nous le déplorions déjà en février 2019 dans un article d'analyse dédié à nos paradigmes de développement et libre-échangistes (Relations Nord-Sud : quand la collapsologie bouleverse une lecture dépassée), l'éveil des consciences se fera un peu tard, et entretemps, en Occident, nous n'aurons pas su remettre en cause un système dont nous persistons à croire qu'il est la garantie de notre « prospérité ». Pourtant, les chiffres sont là, inquiétants. Sans même parler de la tension sur les ressources et des enjeux environnementaux, largement traités dans des précédents articles mentionnés au fil de ce texte, l'impact sur les filières productives est parlant.
Dans ce contexte, on peut légitimement s'interroger, à l'aune du choc que la filière ovine subit depuis l'accord commercial avec la Nouvelle-Zélande, sur la pertinence des traités avec le Mercosur et l'Australie. Nous abordions déjà le volet agricole des accords de libre-échange dans le dernier épisode du podcast, publié en février de cette année : Podcast – Dermatose nodulaire, traité avec le Mercosur : les éclairages de Christophe Gouazé (Confédération paysanne-Ariège) sur la crise agricole. Nos filières d'élevage bovin et ovin seront particulièrement impactées, par les traités avec le Mercosur et l'Australie. En effet, s'il reste en deçà du niveau demandé par les agriculteurs australiens, le quota de bœuf australien autorisé à entrer dans l'UE sera tout de même multiplié par plus de dix au cours de la prochaine décennie. Le nouveau quota, fixé à 30 600 tonnes de viande bovine australienne, comprendra 55% de viande d'animaux nourris à l'herbe exemptée de droits de douane, et 45% bénéficiant de droits de douane réduits à 7,5% – seulement un tiers du quota sera appliqué pendant les cinq premières années, avant sa pleine entrée en vigueur. L'UE autorisera également l'entrée de 25 000 tonnes de viande ovine et caprine australienne issue d'animaux nourris à l'herbe, avec une mise en place progressive sur sept ans.
Bien sûr, en contrepartie, l'UE obtient un accès facilité aux matières premières critiques australiennes, comme l'aluminium, le lithium et le manganèse, mais le sacrifice de nos filières d'agriculture et d'élevage en vaut-il le prix ? Car cet accès facilité aux ressources australiennes ne fait finalement que conforter notre modèle de développement basé sur une croissance sans limite, sans aucune réflexion sur une quelconque sobriété en termes de consommation de métaux rares destinés à faire fonctionner des technologies polluantes. En outre, l'élevage ovin français va encore souffrir un peu plus de cette nouvelle concurrence féroce. « Après ce qu'on a vécu avec [...] les accords avec la Nouvelle-Zélande, qui ont mis à mal, déstructuré la filière ovine française, on en rajoute une couche, avec cet accord hyper délétère, expliquait le 4 avril dernier, dans une vidéo postée sur Facebook, Fanny Metrat, porte-parole nationale de la Confédération paysanne (et éleveuse de brebis en Ardèche). En France, on ne produit que 45% de la viande ovine consommée dans le pays, alors qu'on pourrait installer plein de jeunes, en pastoralisme, en polyculture élevage... »
Sur le libre-échange comme sur bien d'autres sujets, la marche en avant effrénée de l'Union européenne (et des États qui lui laissent le champ libre en la matière) est d'autant plus irrationnelle que l'on commence à avoir un peu de recul sur la crise du monde agricole, l'importance d'un redressement productif dans ce secteur, et l'absurdité d'imposer en toute opacité des accords qui prévoient l'importation de biens de consommation venus de l'autre bout de la planète et que nous sommes pourtant parfaitement capables de produire nous-mêmes. Cela pose la question de l'échelle et du cadre politique dans lequel penser le changement – une réflexion que nous avons déjà développée dans ce blog, par exemple en juin 2019 : L'Union européenne est-elle le cadre pertinent pour repenser notre modèle de société et assurer notre prospérité ? Tout semble indiquer a priori qu'un changement de modèle est mieux à même de réussir s'il est pensé dans le cadre communautaire, dans le contexte de nos économies interconnectées. Mais force est de constater que, jusqu'à présent, à l'image de nos élites dirigeantes à l'échelle nationale, les dirigeants européens sont incapables de tourner le volant et de bifurquer de cette route qui nous conduit droit contre le mur.
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