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Par David Brites.

Qui a entendu parler du cadmium ? Faites le test de demander autour de vous à vos proches, vous constaterez que sans doute pas grand monde saura vous répondre, et en tout cas pas de façon très précise. Le nouveau scandale lié à la contamination au cadmium se perd dans les consciences du fait de la complexité du sujet, mais aussi à cause de la multitude de scandales sanitaires et environnementaux qui s'est révélée ces dernières années. Zoom sur ce sujet brûlant et sur les réponses politiques qui y sont (ou pas) apportées.

OGM, perturbateurs endocriniens, « polluants éternels »... Depuis une vingtaine d'années, ces termes se sont imposés dans les débats publics et dans l'imaginaire collectif, révélant l'ampleur des scandales sanitaires liés à notre consommation, que ce soit notre alimentation, ou les objets qui nous entourent et dont le simple contact a un impact sur notre santé. Le cadmium n'est jamais qu'un terme de plus, un scandale de plus, et pourtant, nous le verrons, son omniprésence dans nos vies pose plus que jamais la question de l'urgence de la réaction. Il ne s'agit pas de mieux encadrer la production d'objets ou de nourriture, mais bien d'engager une véritable révolution industrielle, agricole, sociale, car tout notre système fonctionne sur le principe de production à tout prix (et de consommation de masse), destructeur pour la nature comme pour notre santé.

Paysage de champs en Île-de-France.

Paysage de champs en Île-de-France.

Cadmium : un scandale sanitaire qui touche particulièrement la France

Première information à avoir en tête, le cadmium est un métal lourd classé cancérogène, mutagène et toxique pour la reproduction. L'alimentation explique jusqu'à 98% de l'imprégnation au cadmium, via des produits du quotidien tels le pain, les pâtes, les pommes de terre ou encore le riz. Le cadmium se trouve dans la chaîne alimentaire après son absorption par les cultures via les engrais. Et évidemment, en bout de chaine, il termine dans le corps des consommateurs, s'accumule, pouvant provoquer des troubles divers et graves : des troubles des reins, des poumons, du pancréas, ou encore des os.

Pire, il semble que les Françaises et les Français sont encore davantage exposés au cadmium que leurs voisins. Et ce, pour diverses raisons. Tout d'abord, la France importe très largement son engrais phosphaté, à hauteur de 95% de sa consommation, dont environ 40% proviennent du Maroc, où les roches sont (pour des raisons géologiques) particulièrement riches en cadmium. En effet, dans les pays d'Afrique du Nord, les gisements de roches phosphatées sont constitués de roches sédimentaires, qui présentent des teneurs en cadmium pouvant être élevées.

De plus, l'État français bénéficie d'une dérogation lui permettant d'utiliser des engrais bien plus chargés en cadmium que le plafond fixé au sein de l'UE. En France, il est donc constatée que « près de la moitié de la population adulte (47,6%) dépasse les valeurs toxicologiques de référence », précisait à France Info il y a quelques jours Géraldine Carne, toxicologue à l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation (ANSES), coordinatrice d'une nouvelle étude publiée en mars.

Nous voilà donc avec une quantité difficilement concevable de produits alimentaires qui dominent notre quotidien. Encore en avril, dans une enquête sur les produits du petit déjeuner, l'association 60 millions de consommateurs pointe du doigt la présence de cadmium dans les flocons d'avoine, un aliment souvent considéré comme sain ; l'enquête montre que toutes les marques testées contiennent du cadmium alors que les résidus de pesticides, eux, sont nettement moins présents. L'étude souligne donc qu'une consommation régulière peut amener le consommateur à dépasser le seuil tolérable de cadmium.

Deux députés ont pris le sujet à bras le corps. L'écologiste Benoît Biteau, soutenu notamment par la députée Clémentine Autain (L'Après), a déposé le 2 juin une proposition de loi pour limiter les risques d'exposition au cadmium. Contre l'avis du gouvernement, elle a été adoptée le lendemain par l'Assemblée nationale – par l'ensemble de la gauche, ainsi que par les groupes Modem, Horizons et Renaissance. Le Rassemblement national a quant à lui voté contre. Plus précisément, le texte prévoit une réduction accélérée des quantités de cadmium autorisées dans les engrais phosphatés, principale source d'accumulation de ce métal dans les sols agricoles.

L'un des enjeux concernait le rythme de réduction des seuils autorisés. Aujourd'hui, la France bénéficie encore d'une dérogation lui permettant d'autoriser jusqu'à 90 milligrammes de cadmium par kg d'engrais phosphaté, alors que la limite européenne est fixée à 60. L'ANSES recommande pour sa part de descendre ce taux à 20 mg/kg. Le gouvernement préparait une baisse progressive de celui-ci, à 60 mg/kg en 2027 puis 40 mg/kg en 2030, et finalement 20 mg/kg en 2038. Sur la base des alertes scientifiques et des ONG, les députés ont choisi de fixer le plafond à 40 mg/kg dès 2027 pour atteindre 20 mg/kg en 2030. Le gouvernement redoute des tensions d'approvisionnement en engrais répondant aux nouveaux seuils et une hausse des coûts associés pour les exploitations agricoles. Benoït Biteau estime de son côté que le coût sera limité pour les agriculteurs ; le groupe marocain OCP, l'un des principaux acteurs du secteurs dans le monde, affirme déjà commercialiser dans l'UE des engrais contenant moins de 20 mg/kg de cadmium.

Ce vote des députés est à saluer car il incarne un sursaut d'une majorité de nos députés (tout en mettant en avant le peu de cas que le Rassemblement national et ses alliés font du risque sanitaire lié au cadmium), toutefois inutile de se leurrer : le passage du texte au Sénat, majoritairement de droite, risque de le vider de sa substance voire de le voir rejeter par nos chers sénateurs, dont la principale caractéristique est un conservatisme chevronné en faveur de tout ce qu'il y a de plus pourri dans notre société capitaliste.

À quand une refonte profonde du système agro-industriel et de nos pratiques agricoles ?

Après le cadmium, un autre scandale sanitaire se profile-t-il ? Un an après les premières alertes concernant le cadmium, des professionnels de santé tirent à nouveau la sonnette d'alarme. Dans une lettre ouverte, la Conférence nationale des unions régionales des professionnels de santé-médecins libéraux (CN URPS-ML) viennent tout fraîchement, le 1er juin, de mettre en avant les risques liés à la pollution de l'eau potable, un autre « enjeu massif massif de santé publique », par les pesticides, les PFAS (substances perfluoroalkylées et polyfluoroalkylées, également appelées polluants éternels du fait de leur persistance dans l'environnement) et les microplastiques. La pollution chimique de l'eau potable, voilà donc un énième dossier sous-traité par nos dirigeants. Le même jour, la Fondation pour la recherche médicale (FRM), premier financeur à but non lucratif de la recherche publique sur la santé, interpelle elle aussi les pouvoirs publics, dans une note soulignant l'écart grandissant entre les connaissances disponibles sur les liens entre santé et environnement et l'état actuel de la réglementation.

En septembre 2014, nous nous alarmions déjà du manque d'action des gouvernements successifs vis-à-vis du scandale des perturbateurs endocriniens (Pesticides, insecticides : que trouve-t-on dans nos assiettes... et dans nos cheveux ?). À l'époque, les études et les rapports scientifiques se multipliaient déjà, dans le secteur agricole, pointant du doigt le rôle de ces substances chimiques de synthèse que sont les perturbateurs endocriniens dans le déclin de la biodiversité et le bond des maladies chroniques (cancers, diabète, troubles comportementaux, etc.). Ils sont présents dans de très nombreux produits d'usage courant : dans les boîtes de conserve, dans les détergents, sur les tickets de causse, sur les jouets des enfants, dans le dentifrice, sur nos vêtements, dans les matières plastiques, dans la peinture, etc. Ils constituent certains des pesticides observés dans nos assiettes, voire sont présents dans nos médicaments. Leur production a connu boom sans précédent ces dernières années, car leur utilisation est liée à l'usage de certaines matières dans de nombreux processus industriels (pharmaceutique, cosmétique, agricole...). On peut dès lors deviner le poids des lobbies (et leur nombre) derrière ces perturbateurs endocriniens.

Contrairement à tout ce que peut prétendre le gouvernement actuel (et les ex-ministres ou Premiers ministres d'Emmanuel Macron) sur ta prétendue action en la matière, force est de constater que les deux mandats du président actuel ont surtout été marqués par les renoncements et les régressions (Régressions sociales et environnementales : quand les décisions gouvernementales questionnent notre conscience d'électeur, juin 2018). Un projet de loi Agriculture et alimentaire a donné le la de départ dès 2018, en n'étendant pas la définition de néonicotinoïdes, en n'établissant pas d'alternatives aux pesticides, en n'imposant pas de taxe sur l'huile de palme, en n'interdisant pas le glyphosate ou la pratique de dragage à proximité de récifs coralliens, en n'imposant pas les caméras dans les abattoirs, etc. Le gouvernement en appelait à la responsabilité des acteurs du secteur, et il en a été de même par la suite. Quand on voit ce qu'a produit le « cercle de la raison » au pouvoir, nous sommes en droit de nous demander qui est réaliste, et qui est dans une approche froide et théorique. Qui pense à l'intérêt général, et qui prend des décisions « raisonnables » qui ont en fait des impacts concrets et mortifères sur la majorité de la population.

Nous l'avons déjà constaté dans des articles du blog comme dans des épisodes du podcast dédiées aux questions agricoles – en particulier l'épisode 14 : « Remettre de l'humain dans l'agriculture » : en Ariège, retour d'expérience d'une exploitation paysanne convertie à l'agriculture biologique –, la possibilité d'aller vers une agriculture globalement viable, respectueuse du vivant, qui ne se base pas sur l'usage massif de produits phytosanitaires (herbicides, pesticides, fongicides, etc.) ou fertilisants chimiques, n'est pas une vue de l'esprit, c'est une option crédible, sérieuse, déjà adoptée par environ un quart de nos paysans. Le sujet derrière est celui du modèle, plus globalement, ce qui induit un sujet sous-jacent de taille : qui est soutenu, et pour quelle production ? L'enjeu in fine est bien celui de fournir au paysan un revenu digne et suffisant. Comme nous l'alertions déjà il y a près de dix ans, en octobre 2017 (Changement de paradigmes : à quand un nouveau modèle de société ?), l'esprit de système et un pragmatisme de long terme doivent nous alerter sur le temps qui est nécessaire pour transformer réellement les modes de production, de distribution et de consommation en France et en Europe. Cela demande de repenser l'ensemble du secteur agro-alimentaire, dont le dysfonctionnement est notoire. En effet, il ne se traduit pas seulement par de la nourriture de moindre qualité et des situations d'injustice opposant le monde paysan aux grandes entreprises du secteur (de distribution ou semencières, notamment) : la France comptait en 2020 490 000 agriculteurs, 17 500 petites et moyennes entreprises de l'agro-alimentaire, et seulement quatre centrales d'achat. Un contexte qui octroie à ces dernières un pouvoir immense, et derrière, de la détresse humaine.

Dans de précédents articles, notamment en novembre 2018 suite à la fameuse Marche pour le climat (Face à la crise écologique, quelle place peut prendre l'action citoyenne ?), nous posions la question de l'action collective et du rôle des individus dans le changement. Dans le contexte actuel de canicules, marqué par des pointes au-delà de 35 ou 40 degrés en mai et en juin, dans tout l'Hexagone, alors que l'été n'a même pas encore commencé, il est plus que temps que la classe politique prenne ces sujets à bras le corps. Moins d'un an avant la prochaine élection présidentielle, il est indispensable que les citoyennes et les citoyens s'en emparent pour que les candidats ne puissent pas faire campagne en esquivant le thème de l'écologie et en particulier les sujets de l'agriculture et de l'alimentation. Sur ces questions, tous les programmes ne se valent pas et il importe que les électrices et électeurs en prennent conscience dans le cadre de débats constructifs et éclairants. Compte tenu de l'état de notre champ politique, mais aussi de nos médias, il n'est pas sûr qu'on ait droit à un véritable éclairage digne de l'enjeu.

Tag(s) : #Politique
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