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Par David Brites.

En ce jour de fête nationale célébrant la prise de la la Bastille et la Révolution de 1789 (qui a permis le renversement du système de monarchie absolue qui prévalait jusque-là), nous proposons aux lectrices et aux lecteurs une réflexion sur le modèle de société développé en Occident depuis deux siècles, et en particulier celui post-Seconde Guerre mondiale où production et consommation de masse ont pris une place si déterminante dans nos vies.

En ce milieu d'année 2026, la France ainsi que tous ses voisins connaissent une crise multiforme qui se traduit à la fois par une hausse des inégalités et de la pauvreté, par une montée du vote nationaliste et xénophobe, et par des problèmes structurels aussi variés que l'envolée de la dette et la multiplication des pénuries liées aux difficultés d'approvisionnement en matières premières. La crise politique est patente, et elle s'est d'ores et déjà traduite par un effondrement des anciens grands partis de gouvernement (PCF et UDF dès les années 1980-1990, PS et RPR/UMP/LR depuis 2017), par une réduction en peau de chagrin du centre macroniste qui s'y était substitué il y a dix ans, par une montée en puissance comme jamais de l'extrême-droite (désormais installée durablement au-delà du seuil de 30% des voix), et par une augmentation préoccupante des votes blancs et nuls et de l'abstention (qui se sont établis à environ 29% du corps électoral à la dernière présidentielle). À cela s'ajoute, depuis des années, une explosion des phénomènes climatiques les plus dramatiques : vagues de canicules, inondations, tempêtes... Un tel contexte devrait induire une remise en question du système dans lequel nous évoluons, à tout le moins du système économique ou du cadre institutionnel, voire, compte tenu de la double crise climatique et énergétique qui se profile, un questionnement plus global du modèle de développement qui s'est imposé au monde occidental depuis le XIXème siècle. Pourtant, nous sommes encore loin, très loin de voir le système être remise en question.

Dans toute sa diversité à l'échelle de l'ensemble des pays occidentaux, le système dans lequel nous évoluons actuellement repose sur deux piliers : la société de production, de consommation et de distribution capitaliste, d'une part, et la démocratie libérale, d'autre part. Cela a été documenté depuis quelques années (avec des ouvrages de qualité parmi lesquels nous pouvons citer Abondance et liberté de Pierre Charbonnier, publié en 2019) : ce système – capitaliste, industrialisé et de démocratie libérale – a été rendu possible par la situation d'abondance énergétique dans laquelle les pays occidentaux se sont trouvés depuis deux siècles. Or, la double crise climatique et énergétique que notre monde connaît désormais, avec la raréfaction des ressources qui se profile (le pic de production de pétrole conventionnel a été atteint autour de 2008 et le pic des liquides – incluant les pétroles de schiste – se situe autour de 2022) et les conséquences de plus en plus visible du changement climatique, ne fait pas véritablement trembler notre modèle. Il faut continuer à produire et à consommer – quelle que soit la nature et la qualité de ce qui est produit et consommé – voire d'exporter, afin de « porter » la croissance du PIB aussi haut que possible, et ce, quelle qu'en soient les conséquences en termes de pollution, de destruction de la biodiversité, d'émissions de gaz à effet de serre et de santé publique. Comme nous l'évoquions déjà dans un article de juin 2017 (La société de consommation en Europe : chronique d'une construction socioculturelle sans issue durable), consommer constitue un « acte citoyen », tout autant que l'horizon du développement, de l'épanouissement individuel et collectif, du bonheur. C'est à la fois un devoir et une fin en soi. Tout l'imaginaire collectif autour de l'idée que nous nous faisons du bonheur est construit sur la base de ce présupposé. Même dans les principaux systèmes « alternatifs » qui ont été développés au XXème siècle dans les pays occidentaux, notamment ceux dits communistes, le dogme de la production et de la consommation de masse restait central dans la construction du modèle.

Sur les Champs-Élysées, à Paris. Cette avenue mythique est un haut lieu de la consommation parisienne – et du tourisme de luxe. Elle est aussi symbolique car elle est à la croisée du monde politique (Assemblée nationale, palais de l'Élysée) et du monde financier (quartier d'affaires de La Défense).

Sur les Champs-Élysées, à Paris. Cette avenue mythique est un haut lieu de la consommation parisienne – et du tourisme de luxe. Elle est aussi symbolique car elle est à la croisée du monde politique (Assemblée nationale, palais de l'Élysée) et du monde financier (quartier d'affaires de La Défense).

Un modèle de société basée sur une optique strictement développementiste

À moins d'un an de la prochaine élection présidentielle en France, interrogeons-nous sur le pourquoi de cette incontestabilité du système. De fait, si celui-ci tient si bien, c'est que les élites politiques et économiques y ont intérêt, mais aussi que dans sa majorité, le pays tout entier le permet, en reconduisant régulièrement les mêmes personnes, les mêmes partis politiques, les mêmes orientations économiques et sociales, à travers les élections. En quelque sorte, est entretenue l'illusion que le pays tout entier a réellement intérêt à une perpétuation du système. On ne parle pas ici d'une influence superficielle liée à telle ou telle publicité qui influencerait les consommatrices et les consommateurs pour l'achat de tel ou tel produit, en les convainquant que ce dernier leur est indispensable. On ne parle pas non plus d'un discours politique qui viendrait convaincre les classes populaires d'adhérer à une idée ultra-libérale qui serait en fait contre leur intérêt (comme la suppression des impôts sur les grandes entreprises, ou la baisse des impôts de succession). On parle là d'une illusion bien plus profondément ancrée dans l'inconscient, liée à l'adhésion quasi-unanime de la société au modèle développementiste promu et installé depuis deux siècles, et qui a, c'est un fait, permis – grâce à l'abondance énergétique et au développement technique – d'en finir avec les pénuries chroniques, de réduire drastiquement la pauvreté et d'élever le niveau de vie général et l'espérance de vie. Pourquoi cette illusion est-elle si profondément ancrée ? C'est que le récit national qui nous est raconté depuis la Révolution de 1789, et stabilisé après 1870 et l'essor de la société industrielle, jette ses bases sur une vision linéaire de l'histoire, une illusion qui voudrait que notre système politique aille toujours vers plus de progrès social, de démocratie, de droits et de libertés, et que grâce au progrès technique, nos conditions de vie aillent toujours vers le mieux, sans considération de ses impacts collatéraux sur les écosystèmes, sur le climat, voire également sur notre santé, nos relations sociales et notre épanouissement personnel. Comme nous l'avons déjà écrit à de multiples reprises dans ce blog, par exemple en mars 2022 (Écologie : peut-on déconstruire notre rapport au vivant et aux écosystèmes ? (1/2) L'héritage d'une civilisation occidentale anthropocentrée et hiérarchisante), la perspective d'une élévation universelle de l'humanité à un bien-être matériel conforme aux sociétés industrielles, capitalistes, consuméristes, telles que l'Occident les a bâties, est une chimère qui s'appuie sur une vision linéaire de l'Histoire, suivant laquelle les sociétés humaines suivent une direction commune.

Au-delà de cette illusion, réelle et entretenue de multiples façons, on peut aussi constater une forme d'intérêt plus ou moins objectif qu'ont les gens à perpétuer un système qui garantit un niveau de confort matériel et de consommation particulièrement élevé – jamais vu dans l'histoire humaine. Ainsi, une sorte de trio d'acteurs constituent les piliers, les protagonistes autant que les bénéficiaires du système, et dans ce trio, nous pouvons mettre la masse des individus qui consomment (et qui disposent du droit de vote) mais sur lesquels s'exerce le pouvoir.

Dans ce trio, nous distinguerons la classe politique dirigeante, d'une part ; les grandes entreprises de production et de distribution de biens et services, d'autre part ; et la masse de consommatrices, de consommateurs, qui se confond pour l'essentiel avec le corps citoyen.

Quand les trois sommets du triangle se tiennent par la barbichette

La classe dirigeante, convaincue du bienfondé d'un modèle développementiste qui a, de fait, amélioré considérablement le niveau et les conditions de vie des Occidentaux, organise le cadre politique et économique de telle sorte que les forces du marché puissent offrir à la masse des gens une possibilité de consommer des biens et services à coût relativement réduit – d'autant plus réduit qu'on n'intègre jamais dans le prix les impacts sanitaires ou environnementaux. Dans cet optique, l'État a longtemps fait partie intégrante des « forces du marché » supposées permettre cette société de consommation de masse, et pour cause, la mise en place des infrastructures (ferroviaires, routières, énergétiques, etc.) et des aides à l'innovation et à la production initiales relevait de la puissance publique – une puissance publique particulièrement interventionniste dès le XIXème siècle, et plus encore au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. De fait, l'État a été (et reste) un acteur économique majeur, mais depuis les années 1970-1980, une grande partie du champ politique est de plus en plus convaincu qu'il doit se mettre en retrait pour laisser les forces privées gérer la production et la distribution de biens et services. Concrètement, cette évolution confirme le vieil adage : « Socialisation des pertes [comprendre : l'État finance les investissements nécessaires à la construction des infrastructures initiales], privatisation des profits ».

Cette vision développementiste a été portée par l'ensemble des forces politiques qui ont dirigé le pays et se sont alternées à la tête de l'exécutif. En effet, et nous l'avions déjà esquissé dans un article de mars 2020 dans lequel nous décryptions la mouvance socialiste dans l'Afrique postcoloniale (L'Afrique, enjeu méconnu de la Guerre froide), même les courants socialiste et communiste – très puissants au cours des Trente Glorieuses – portaient l'idée (très occidentalo-centrée) que la production de masse et l'accès à une consommation sans limite constituaient un horizon du bonheur humain, puisque cela devait se traduire par une amélioration des conditions matérielles et donc par une émancipation de l'être humain vis-à-vis de ses besoins primaires. La nuance avec la droite libérale tenait plus à la place de l'État dans ce processus.

Quoi qu'il en soit, le compromis sous-entendu est le suivant (et ici, c'est le politique qui parle) : « nous assurons aux citoyennes et aux citoyens un niveau de confort matériel et la possibilité de consommer sans limite, et en échange, nous attendons qu'ils votent pour nous (ou pour des adversaires politiques qui jouent le jeu de l'alternance et ne remettront pas en cause les bases du système) ». Depuis la vague de réformes néolibérales des années 1970-1980, la formule a évolué ainsi : « nous donnons aux forces du marché la possibilité de prospérer et d'accroître perpétuellement leurs marges, et en échange, celles-ci garantissent aux citoyennes et aux citoyens le niveau de confort matériel et le degré de consommation qui assurent par voie de conséquence notre réélection (ou celle d'adversaires politiques "acceptables") ». Ce, quel qu'en soit le coût environnemental, et en dépit des pénuries et de la raréfaction des ressources, en dépit des difficultés d'approvisionnement croissantes liées à telle ou telle guerre (en Ukraine, au Yémen, en Iran, etc.).

De leur côté, les grandes entreprises qui structurent les filières de production et de distribution permettent – à prix relativement abordable – un approvisionnement des marchés et, en conséquence, le niveau de consommation de masse que l'on connaît aujourd'hui (quels que soient les domaines : l'alimentation, la mode, les jouets, les technologies de la communication, etc.). Le monde de la publicité, de l'image, et les leviers d'action dont disposent les forces du marché pour créer des addictions chez les consommateurs (comme le sucre et autres addictifs dans l'alimentation, ou la sécrétion de dopamine dans les nouvelles technologies de la communication), permettent d'accroître les « besoins » des consommateurs à qui l'on offre toujours plus de biens et services, donnant le sentiment d'une amélioration constante des conditions matérielles. Or, depuis quelques décennies, l'idée que la croissance économique et l'innovation technique ont rendu les gens plus heureux et ont amélioré leur vie est pour le moins questionnable. S'il est incontestable que les sauts technologiques offrent dans certains domaines, comme celui de la santé, des améliorations considérables et louables, plus généralement, il y aurait à redire sur le fait qu'un outil aussi omniprésent dans nos vies que le smartphone (pour ne citer qu'un exemple emblématique) a augmenté la part d'épanouissement et de bonheur individuel et collectif ; il en est de même pour le développement à grands pas de l'intelligence artificielle. Dans tous les cas, le marché poursuit sa course en avant productiviste et attend de la masse des consommatrices et des consommateurs qu'ils jouent leur rôle. Ce qu'ils font d'ailleurs très bien, pour la plupart d'entre eux, et ce d'autant plus qu'ils sont convaincus que vivre autrement ou en consommant plus sobrement est tout bonnement impossible – pour s'en persuader, il suffit de demander autour de soit qui pourrait envisager de laisser son smartphone pour revenir à un téléphone portable lambda (un dumbphone, comme on dit parfois). Le niveau d'addiction est à un sommet jamais atteint et a des conséquences non seulement sur l'environnement, mais également sur l'épanouissement social et intellectuel des individus.

Enfin, la masse des consommatrices et des consommateurs s'enlisent inlassablement dans ce mode de vie consumériste débilisant et qui transforme le corps citoyen en un agglomérat d'individus de plus en plus apathiques et quasi-hédonistes, ne visant que la jouissance et le plaisir immédiat sans considération critique pour la chose publique. Cette évolution du corps citoyen, avec l'abrutissement des masses et l'éclatement des structures collectives qui organisaient par le passé le monde du travail et les classes populaires (c'est-à-dire des formes de résistance à l'exploitation et au tout-profit), est nécessaire au système pour perdurer. Pour s'en convaincre, il suffit de constater la hausse quasi-constante des taux d'abstention aux élections successives (moins d'un électeur sur deux aux législatives de 2022, pourtant une échéance cruciale). Ou encore de se remémorer les scènes de files d'attente de plusieurs centaines de mètres en avril et mai 2020, lorsque le déconfinement lié au COVID avait permis les premières réouvertures des McDonald's en drive. Ou encore de revisionner les scènes de bousculades, bagarres voire émeutes qui ont cours lors de promotions ou ventes de vêtements ou baskets de marque très limitées (l'une des plus spectaculaires ayant eu lieu à Paris en avril 2023 lors d'une opération organisée autour d'une collaboration Nike x Corteiz). Tous ces indices semblent montrer que l'objectif de céder « du temps de cerveau humain disponible » (pour reprendre le mot cynique de feu Patrick Le Lay en 2004, quand il était PDG de TF1) au profit du marché (et des forces politiques qui sont à son service) est sacrément bien atteint. Le résultat n'est pas juste un affaissement du niveau éducatif, un renoncement généralisé à bénéficier de services publics de qualité, un désintérêt pour la chose publique et les biens communs, ce qui est en soi déjà dramatique.  On parle aussi des conséquences tragiques que le niveau de consommation entraîne sur les écosystèmes et sur le climat, ainsi que les impacts en termes d'épanouissement individuel et collectif. De plus en plus, le niveau de technologie « intelligente » qui nous entoure nous rend dépendants, tout autant qu'il nous rend moins autonomes, moins intelligents en quelque sorte. Nous voulons tout, et tout de suite : nos colis et notre nourriture en deux clics et livrés à notre porte, notre chauffeur à bas prix et qui réduit au maximum notre temps de marche, notre direction indiquée en une seconde sur le GPS, nos films et nos musiques à la demande et consommables sans limite de temps, nos rapports et nos compte-rendu rédigés à notre place par l'IA pour gagner du temps dans le travail, etc. Dans cette illusion du bonheur et du confort, c'est notre rapport même au travail et au temps qui passe qui est remis en cause, comme nous le dénoncions déjà dans un article de février 2021 (Comment repenser notre rapport au temps ?).

Vivons-nous sans le savoir dans une république des consommateurs ?

La thèse défendue dans cet article rejoint peu ou prou celle décrite par l'historienne nord-américaine Lizabeth Cohen dans son essai La république des consommateurs, publié en 2003. En analysant comment la consommation de masse est devenue le pilier de la société et de la démocratie aux États-Unis après 1945, elle évoque une sorte de pacte entre État, consommatrices/consommateurs et marché.

  • Le marché, les entreprises fournissent une production de masse, des biens abondants, des emplois ;
  • L'État (et la classe politique dirigeante) crée les conditions permettant une production et une consommation de masse : crédit, logements, infrastructures, politiques fiscales et économiques, soutien à la croissance, etc.
  • Les citoyennes et les citoyens participent à la prospérité en consommant – et cette consommation devient progressivement présentée comme une forme de participation à la vie économique et sociale, en échange de quoi ils attendent une hausse du niveau de vie et un accès de plus en plus large à l'abondance.

L'idée principale qui ressort de l'essai, c'est qu'après la Seconde Guerre mondiale, la valeur d'un citoyen nord-américain est de plus en plus mesurée par sa capacité à consommer, et que dès lors, consommer n'est plus seulement un acte économique, c'est un devoir civique, un gage de patriotisme et la promesse d'une égalité sociale (on n'est pas loin de la « main invisible du marché » où les intérêts privés finissent par rejoindre l'intérêt collectif). Dans cette optique, l'accès généralisé aux biens de confort (électroménager, automobile, et désormais technologies de l'information, etc.) donne l'illusion d'une classe moyenne unifiée, gommant les anciennes barrières de classes. Sauf que l'auteur pointe du doigt les limites du système, à savoir, pour elle, que cette « république » a exclu une partie de la population, notamment les minorités (celle afro-américaine en premier lieu) et les femmes, qui n'ont pas un accès égal au marché ni aux mêmes avantages résidentiels et commerciaux ; au lieu de créer une égalité parfaite, la surconsommation a renforcé les divisions selon la race, le genre et la classe sociale, transformant les citoyens inégaux en consommateurs inégaux.

Si elle ne rejette pas totalement le système, l'autrice en montre tout de même l'ambivalence : la consommation de masse a effectivement contribué à une amélioration spectaculaire du niveau de vie, mais cette logique de passer par le marché pour émanciper les individus et les groupes sociaux finit par transformer la conception même de la citoyenneté : au lieu de considérer les Nord-américains avant tout comme des citoyennes et des citoyens participant à un projet collectif, nous les considérons de plus en plus (et ils se considèrent eux-mêmes de plus en plus) comme des individus qui choisissent des produits et évaluent les services publics et l'action de la puissance publique comme des consommatrices et des consommateurs.

Nous rejoignons tout à fait la critique du système apportée par Lizabeth Cohen, même si les résultats en termes de cohésion sociale sont à adapter au cas ouest-européen et en particulier français (chaque pays présentant forcément certaines spécificités). Toutefois, à notre sens le système pourrait se perpétuer ainsi s'il ne rencontrait pas une double impasse de taille, à savoir la dimension finie des ressources de notre planète, d'une part, et l'impact de notre consommation de masse sur l'environnement et le climat, d'autre part. C'est là que réellement, le bât blesse, puisque l'idée d'une croissance infinie et d'un progrès technologique qui nous apporteraient toujours plus de bien-être et de confort, non seulement n'est pas possible pour l'ensemble de l'humanité et de la planète, puisque la prospérité des uns se base sur l'exploitation des multiples marges (En Afrique, comment dépasser le choc de la colonisation et le mythe du rattrapage par le développement ? (2/2) Quand « tout s'effondre » autour d'une lecture linéaire du progrès humain, novembre 2020). Mais, de surcroît, elle n'est tout bonnement pas possible dans une planète où, un jour ou l'autre, le pétrole, le gaz conventionnel, les métaux rares, le charbon et autres ressources extractives finiront bien par manquer – et fort heureusement, compte tenu de l'impact de leur exploitation sur notre environnement et notre climat.

Les limites du système étant atteintes, un réveil du corps citoyen est-il possible ?

Gouvernants politiques, forces du marché, consommateurs : en quelque sorte, un pacte a donc été scellé entre ces trois groupes. Le marché garantit aux citoyens les conditions d'une consommation de masse (de biens comme de services), permise notamment par des prix relativement bas et une production industrielle ; en contrepartie, les citoyens votent pour des gouvernants qui ne remettront pas en cause le cadre économique qui permet cette économique capitaliste productiviste et consumériste, voire qui adopteront des mesures permettant aux grands groupes économiques et financiers d'augmenter leurs bénéfices autant que possible ; les gouvernants, quant à eux, jouent leur rôle de chiens de garde d'un système capitaliste qui détruit l'environnement mais permet aux consommateurs de faire ce qui est attendu d'eux – à savoir consommer, consommer, et encore consommer. À peine les acteurs politiques ou économiques devaient-ils, occasionnellement, rendre des comptes quand l'on se rendait compte que tel ou tel produit ou service consommé massivement était nocif pour la santé, ou entraînait à la production des désastres écologiques. Globalement, le système tient bon et se perpétue sans que les forces du marché ne se remettent en question, sans que la classe politique (pour l'essentiel) n'enclenche un virage plus respectueux de la santé des gens et de l'environnement, et sans que les citoyens (pour leur très grande majorité) ne se montrent prêts à réduire leur niveau de consommation.

Ce modèle, nous le disions déjà en février 2019 (Relations Nord-Sud : quand la collapsologie bouleverse une lecture dépassée), se fracture désormais face aux limites d'un monde aux ressources finies, monde sur lequel les impacts de la pollution et du réchauffement climatique se font de plus en plus ressentir. Les canicules qui ont frappé l'Europe cette année (l'année la plus chaude jamais enregistrée par les êtres humains depuis que l'on réalise des relevés météorologiques) n'en sont qu'un exemple parmi tant d'autres, mais elles sont particulièrement illustratives : leur impact sur l'agriculture entraînera, à n'en pas douter, une hausse des prix des produits agro-alimentaires, ce qui viendra remettre en cause, dans une certaine mesure, le « pouvoir d'achat » des consommateurs. Si la tendance se poursuit dans les prochaines années – et nul doute que c'est ainsi que les choses se passeront –, c'est tout le modèle qui peut être remis en question. Et force est de constater que des citoyennes et des citoyens sont d'ores et déjà alertes sur bien des sujets abordés dans cette article, et constituent des ilots de résistance à saluer, plus ou moins innovants, plus ou moins durables, plus ou moins solides (« Îlots d'innovation » : quand le citoyen a un temps d'avance sur la classe politique, avril 2016). Mais pour l'instant, cela ne se traduit pas vraiment dans les urnes, même si des changements s'esquissent lentement. Garant le plus solide du système néolibéral qui s'est développé au cours des dernières décennies, le « bloc central » s'est certes maintenu à 32,61% des voix à la présidentielle de 2022 (si l'on cumule les voix recueillies autour des candidatures d'Emmanuel Macron et de Valérie Pécresse), mais il s'est progressivement délité à mesure que s'écoulait le second mandat du président Macron – les échéances électorales de 2024 l'ont confirmé. Les voix des partis dits de gouvernement (Renaissance, Modem, Horizons, LR, PS...) semblent pour l'instant très éparpillées, et la victoire de l'un d'entre eux en 2027 est tout sauf acquise d'avance. Toutefois, en face, on ne peut pas vraiment dire que le RN questionne le modèle en place – du moins dans sa dimension développementiste et pro-croissance. Pire, le parti d'extrême-droite laisse entendre aux Françaises et aux Français que, sans le « coût de l'immigration », il est possible de perpétuer notre système consumériste, de le renforcer, et de revenir à la prospérité que l'on a connue pendant les Trente Glorieuses, marquée par la croissance et l'amélioration du niveau de vie. Le RN fait donc fi des limites matérielles, énergétiques, environnementales et climatiques que rencontre notre modèle. Il se rapproche depuis plusieurs mois du monde économique et financier, et se présente en nouveau garant du système (capitaliste) productiviste et consumériste. Si l'on renvoie ou l'on met au pas tous les étrangers résidents en France, tout est possible, nous disent en substance Marine Le Pen et son acolyte Jordan Bardella.

Si l'on ne peut pas non plus dire que, fondamentalement, La France Insoumise remet en cause les fondamentaux du système dans lequel nous vivons, on peut au moins reconnaître à ce mouvement de gauche d'intégrer, comme le parti des Verts le fait depuis les années 1980 (avec bien peu de succès électoraux, il faut le dire), la thématique écologique dans son programme. Les impacts sur l'environnement et le climat sont présents, ainsi que les sujets énergétiques. La difficulté est de se faire élire sur l'idée que, pour que l'on puisse maintenir un minimum notre niveau de vie, il faudra accepter un principe de sobriété pour garder l'essentiel et se passer du superflu (et notamment du superflu le plus polluant ou qui demande le plus de ressources énergétiques). Pour cela, il convient de convaincre que cette sobriété peut être « heureuse », qu'elle peut se faire pour notre bonheur, et non pour notre malheur. Compte tenu de ce qu'annoncent les sondages de 2027 pour la prochaine présidentielle, force est de constater que ce changement de paradigme n'est pas pour tout de suite.

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