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Par David Brites.

Situation d'Israël dans son environnement proche.

Le 7 octobre 2023 restera comme un jour historique dans la mémoire collective des Palestiniens et des Israéliens. Ce jour-là, une offensive des soldats de la branche armée du Hamas opérait par surprise une sortie en dehors de la bande de Gaza, avançait de plusieurs kilomètres et ont eu le temps, avant que l'armée israélienne ne prenne le dessus et ne récupère les territoires perdus, de tuer plus de mille personnes et de capturer quelques 250 otages, dont plusieurs pourraient être libérés dans les semaines à venir. La violence de l'attaque a fait l'objet d'une condamnation importante (quoique pas unanime) dans le monde, et surtout d'une très grande solidarité exprimée à l'égard du peuple israélien, en particulier de la part des pays occidentaux. Depuis, Israël a lancé une offensive massive et sanglante sur la bande de Gaza, tandis qu'en Cisjordanie, à bas bruit, les attaques contre les Palestiniens se multiplient. Entretemps, en France une polémique très forte est née autour de la qualification de l'offensive du Hamas, cristallisée autour de La France Insoumise (LFI), mais qui a concernée aussi, avec moins d'écho médiatique, le Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) et Révolution Permanente. À l'expression « acte terroriste », les ténors de LFI préférait parler de « crimes de guerre », devenant une cible de choix, attaqués à la fois par les médias mainstream et le reste de la classe politique. Décryptage.

Précisément à 6h30 du matin, le 7 octobre dernier, le Hamas annonçait le début de son opération, déclarant avoir tiré plus de 5 000 roquettes depuis la bande de Gaza sur Israël en une vingtaine de minutes ; au moins cinq personnes auraient alors déjà perdu la vie du fait de ces tirs. Environ 2 900 combattants du Hamas infiltrent alors le territoire israélien depuis Gaza, par au moins sept endroits (selon l'armée israélienne), par vedettes rapides, parapentes, camions, camionnettes, motos, bulldozers, perçant la clôture de séparation. Quatre petites communautés rurales israéliennes sont envahies, de même que la ville frontalière de Sderot, deux bases militaires depuis la terre et la mer, le poste frontière d'Erez, et plusieurs localités : Nahal Oz, Kfar Aza, Magen, Sufa, Be'eri. Beaucoup filment avec leur téléphone portable ou des caméras corporelles leur avancée et leurs exactions. Des centaines de personnes sont tuées en plusieurs heures, des maisons incendiées... Des viols (dont des viols en réunion) semblent avoir été commis, ainsi que des mutilations, et des mutilations sexuelles, la plupart suivies du meurtre des victimes. Moins de cinq heures après le début de l'offensive, des combats sont signalés à la base militaire de Réïm ; Tsahal, l'armée israélienne, en reprendra le contrôle dans la journée. Entretemps, très tôt le matin, le festival de musique Nova à Réïm fait l'objet d'un massacre (au moins 270 morts), un fait d'armes qui choquera énormément, de même que des massacres dans des kibboutz autour de la bande de Gaza.

Au soir du 7 octobre, 250 otages (chiffre confirmé par le Hamas le 16 octobre) de plusieurs nationalités et confessions, majoritairement juifs et arabes israéliens, mais comptant aussi des Népalais, Philippins, Thaïlandais, Argentins, Français et Nord-américains, ont été capturés et emmenés à Gaza. Selon le Hamas, ces prises d'otages visent à forcer l'État hébreu à libérer les quelques 5 à 6 000 détenus palestiniens peuplant les prisons israéliennes. Enfin, une note de United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs (OCHA), datée d'aujourd'hui, mentionne « environ 1 400 Israéliens et ressortissants étrangers tués en Israël, selon les autorités israéliennes, la grande majorité le 7 octobre ».

En France, les condamnations ont été rapides et unanimes pour dénoncer la violence et l'ampleur du massacre. La polémique a pourtant été tout aussi rapide, puisque, dès la fin d'après-midi du 7, LFI publiait un communiqué qui a été dénoncé par beaucoup d'adversaires politiques, notamment car il n'employait pas le terme « terroriste » et, selon certains, relativisait l'attaque du Hamas. Ces deux points dominent depuis plusieurs semaines les critiques à l'encontre de La France Insoumise, alors même que, dès le lendemain, le 8 octobre, un second communiqué employait bel et bien le terme « terroriste » : « [...] En réponse à cet acte terroriste, le gouvernement d’extrême droite de Netanyahou a lancé une guerre totale au peuple palestinien [...] ». Dans les médias, le 9, le 10 et le 11 octobre, Mathilde Panot, présidente du groupe LFI à l'Assemblée nationale, et Manuel Bompard, coordinateur de La France Insoumise, refusent de qualifier le Hamas d'« organisation terroriste », condamnant les actes du Hamas mais parlant plutôt d'« offensive armée » ou de « crimes de guerre ». Quant à Jean-Luc Mélenchon, le 11 octobre sur BFM-TV, il explique que « si nous acceptions de caractériser comme terroriste une action de guerre, nous la soustrayons au droit international ». Quant au NPA, il publie dès le 7 octobre un communiqué exprimant son soutien à l'« offensive armée » du Hamas, qualifiée de « révolte des Palestiniens » et parlant d'« opération de résistance », sans jamais employer le terme « terroriste ». Enfin, Révolution Permanente, organisation trotskiste issue d'une scission avec le NPA en 2021, adopte une ligne similaire, présentant  l'attaque du 7 octobre comme un acte de « résistance armée », et une analyse centrée sur la lutte anticoloniale et la dynamique de classes.

Infographie du journal Le Monde, le 23/10/2023.

L'attaque du Hamas le 7 octobre, « crimes de guerre » ou « actes terroristes » ?

Partons de la définition même du terrorisme. Une définition lambda (Le Petit Robert) est : Emploi systématique de la violence pour atteindre un but politique ; les actes de violences (attentats, destructions, prises d'otages). Sur le plan du droit international, l'Assemblée générale des Nations Unies a, en janvier 2006 (résolution 60/43), défini les actes de terrorisme comme des « actes criminels conçus ou calculés pour terroriser l'ensemble d'une population, un groupe de population ou certaines personnes à des fins politiques ». Si l'on part de cette seule définition, on peut déclarer sans difficulté que les actes commis par le Hamas relèvent bien du terrorisme. En revanche, la situation des territoire palestiniens – occupés, colonisés, sous un proto-apartheid – change la perspective, puisque dans la droit international, toute violence qui découle d'une situation d'oppression peut s'avérer un acte de résistance légitime. En effet, l'Assemblée générale de l'ONU a plusieurs fois affirmé que les peuples soumis à une domination coloniale, à une occupation étrangère ou à des régimes racistes comme l'apartheid ont le droit de lutter pour leur autodétermination. Autant dire que dans la période que nous traversons, et compte tenu de l'empathie qui s'est exprimée vis-à-vis des victimes israéliennes du 7 octobre, ce rappel de droit international signifie immédiatement une ostracisation médiatique, et un soupçon de « connivence » avec le Hamas – il n'y a qu'à voir ce que la députée LFI Daniel Obono s'est pris dans la figure quand elle a employé l'expression « mouvement de résistance » en parlant du Hamas, le 17 octobre dernier sur Sud Radio. Pourtant, dire que le Hamas est un mouvement de résistance à l'occupation israélienne, littéralement, quoi de plus vrai ? Cela ne signifie en rien qu'il n'a pas aussi un mode d'action terroriste, ou que son idéologie n'est pas islamiste. Mais voilà, dans nos têtes de Français, la « résistance » (et donc celles et ceux qui la portent), c'est forcément quelque chose d'honorable, de louable, de mélioratif. La Résistance, c'est Jean Moulin, de Gaulle, la lutte contre le nazisme. Pas ces barbares et ces terroristes du Hamas. Si l'on est un peu sérieux et rigoureux, on concèdera que les actes du 7 octobre relèvent à la fois d'une forme de résistance à une occupation et à un blocus anciens et violents, d'actes terroristes dans leur forme, et de crimes de guerre. Tous ces termes ne sont absolument pas incompatibles les uns avec les autres – entre 1956 et 1962, les actes du FLN ne relevaient pas pour certains à la fois du terrorisme et de la résistance ?

Pour mémoire, un crime de guerre correspond à une violation des lois de la guerre, qui donne lieu à une responsabilité pénale individuelle pour des actes commis soit par des combattants, tels que le fait de tuer intentionnellement des civils ou des prisonniers de guerre, la torture, la prise d'otages, la destruction sans nécessité de biens civils, les violences sexuelles en temps de guerre, le pillage, soit par tout individu faisant partie de la structure de commandement, comme le fait d'ordonner des exécutions massives, y compris le génocide ou le nettoyage ethnique, le fait d'éliminer un ennemi qui se rend, l'enrôlement d'enfants dans l'armée, et le non-respect des concepts juridiques de proportionnalité et de nécessité militaire. La plus récente définition internationale de ce que constitue un crime de guerre est donnée à l'article 8 du Statut de Rome, entré en vigueur en 2002 et qui définit les attributions de la Cour pénale internationale (CPI).

Malgré l'emploi du terme « terroriste » pour qualifier l'attaque du 7 octobre ou l'organisation du Hamas dans l'un de ses premiers communiqués officiels, les ténors de La France Insoumise ont donc fait le choix, une fois interpelés sur le sujet à l'oral, de refuser l'usage de ce mot, et de se limiter strictement à l'expression « crimes de guerre ». On voit bien que le piège médiatique s'est ainsi, très rapidement, refermé sur LFI et sur les autres formations situées à gauche du mouvement mélenchoniste – à la différence que LFI espère accéder un jour au pouvoir, alors que le NPA et Révolution Permanente n'ont pas l'air fondamentalement dérangés par une potentielle ostracisation politique ou médiatique. Le piège s'est d'autant mieux refermé sur LFI que la classe politique s'est très largement alignée sur la posture et le discours de Benyamin Netanyahou, Premier ministre israélien proto-fasciste soutenu par la droite et l'extrême-droite de son pays, et qui a totalement récupéré les évènements du 7 octobre pour faire de son offensive militaire sur Gaza une véritable croisade civilisationnelle contre la barbarie que serait censée incarnée la population gazaouie. Le 10 octobre dernier, moment le plus caricatural de cet alignement sur le gouvernement israélien, la présidente de l'Assemblée nationale déclarait, dans l'hémicycle et « au nom de la représentation nationale, notre totale solidarité et notre soutien inconditionnel » à Israël. La solidarité légitime exprimée à l'époque vis-à-vis des victimes des attaques du Hamas n'empêchait absolument pas de prendre un peu de recul vis-à-vis de la politique agressive et de pourrissement menée par Tel-Aviv à l'encontre des Palestiniens depuis des décennies ; exprimer un « soutien inconditionnel » était (au minimum) une faute politique et morale, clairement. Cette solidarité vis-à-vis des victimes de l'attaque du Hamas n'empêchait pas, par ailleurs, d'exprimer également – immédiatement – une condamnation sans faille contre les bombardements israéliens qui s'annonçaient contre la population gazaouie. D'autant que ces derniers ne sont pas une première, loin de là. En 2006, au moins 400 morts ; en 2008-2009, plus de 1 000 morts  (avec l'opération Plomb Durci ; en 2012, près de 200 morts avec l'opération Pilier de Défense ; en 2014, plus de 2 250 morts avec l'opération Bordure Protectrice ; et en 2021, près de 300 morts avec l'opération Gardien des Murailles : cette liste, non exhaustive, et qui fait fi du nombre de blessés, des destructions matérielles et des morts indirects des bombardements, donne déjà à voir le degré de violence que s'autorise régulièrement Israël contre la bande de Gaza, soumise à un blocus terrible depuis 2007 – suite à la prise de contrôle de ce territoire par la branche armée du Hamas.

Alors, pourquoi parler de crimes de guerre et non pas uniquement de terrorisme ? Le faire, c'est adopter une perspective historique qui est indispensable pour comprendre les raisons de l'attaque du 7 octobre, le degré de la violence qui s'est alors déployée, et le contexte dans lequel elle s'inscrit. Parler de crimes de guerre, c'est aller au-delà de la sémantique adoptée par le gouvernement israélien (qui cherche explicitement à se dépeindre en défenseur de la démocratie et de l'Occident), pour parler du conflit, de l'occupation, du blocus, et finalement de l'impasse de la situation sécuritaire ; mais également, cela permet d'induire une responsabilité pénale à l'encontre des dirigeants et des activistes du Hamas qui ont rendu possible ou réalisé les exactions ce jour-là. Se limiter à parler de terrorisme, c'est se contenter, comme l'a fait Benyamin Netanyahou, de comparer le Hamas à n'importe quel autre groupe ou nébuleuse terroriste. Dès le 9 octobre, le Premier ministre israélien ne déclarait-il pas que « le Hamas, c'est Daesh » ? Contre-vérité absolue, tant sur le plan politique et militaire qu'historique.

Pour mémoire, le Hamas a été fondé en 1987, après la première intifada, en tant que branche politique et militante des Frères musulmans palestiniens, pour lutter contre l'occupation israélienne. Bien que d'essence islamiste, il s'inscrit dans l'histoire longue du conflit israélo-palestinienne, et n'est pas juste un équivalent « local » de l'État islamique (dont il ne s'est d'ailleurs jamais réclamé). C'est un mouvement islamiste, mais également nationaliste, constitué à la fois d'une branche politique et d'une branche armée, les brigades Izz al-Din al-Qassam. Lors des seules élections législatives organisées depuis la mort de Yasser Arafat en 2004, sa branche politique a même remporté le scrutin, avec près de 45% des suffrages exprimés, devançant le Fatah de Mahmoud Abbas de quelques points. Ce succès électoral s'expliquait à la fois par le discrédit auprès de la population palestinienne du Fatah, vieux parti de résistance historiquement situé à gauche, marqué par la corruption, le népotisme et les compromissions avec la puissance occupante qu'est Israël ; mais également par la réputation que le Hamas s'était forgée de mouvement sincère, moral et intègre. Depuis le bref conflit de 2007 qui l'a opposé au Fatah, au terme duquel il a été exclu du contrôle de la Cisjordanie mais qui lui a permis de prendre le contrôle de la bande de Gaza, il a appliqué une gouvernance de type autoritaire et islamiste sur ce territoire, imposant sa propagande et son idéologie. Quoi que l'on pense de l'idéologie qu'il porte, le Hamas s'inscrit donc dans l'histoire de la lutte contre Israël, contre le projet sioniste, et non dans un quelconque djihad mondial qui viserait les juifs pour le seul fait qu'ils soient juifs – ce qu'a pourtant bel et bien cherché à nous faire croire le Premier ministre israélien, dès le 12 octobre devant la Knesset, qualifiant l'offensive du Hamas d'« attaque contre les Juifs » (et évoquant « le jour le plus horrible de l'histoire juive depuis l'Holocauste »). L'usage, dans les médias et la classe politique française, du terme « pogrom » pour qualifier les actes du 7 octobre, ou encore la mention (sans vérification aucune) de « quarante bébés décapités » (dont il semble apparaître désormais – cela reste à confirmer – que cela n'a jamais rien été d'autre qu'une rumeur propagée par Israël pour servir sa propagande manichéenne), ces deux exemples, donc, montrent bien que là encore, la rhétorique de Netanyahou et de ses compairs du gouvernement a bien été assimilée, sans once d'esprit critique.

Une mise en perspective historique de l'attaque du 7 octobre dans l'histoire longue du conflit israélo-palestinien et de l'occupation israélienne de la Cisjordanie et de Gaza, est d'autant plus nécessaire que l'on sait aujourd'hui que le Hamas a pu prospérer par le passé grâce à la complaisance voire au soutien du gouvernement israélien (par des transferts financiers notamment). Cela, en particulier depuis le retour de Netanyahou à la tête de l'exécutif en 2009, la présence de cet « épouvantail », rival de l'Autorité palestinienne de surcroît, servant largement les intérêts de Tel-Aviv. Donc non, tout n'a pas commencé le 7 octobre, et oui, la violence du 7 octobre ne s'explique pas juste par une inhumanité intrinsèque au Hamas (et encore moins aux Gazaouis), mais aussi et surtout : 1) comme réponse à une autre violence, celle de la puissance occupante qu'est Israël, et 2) comme levier pour le Hamas pour atteindre un certain nombre d'objectifs (politiques, géopolitiques, militaires), sur lesquels nous reviendrons ensuite. Pour mémoire, outre le blocus de la bande de Gaza lui-même – entamé officiellement depuis 2007, mais en réalité déjà plus ancien –, Israël n'a toujours pas reconnu l'existence d'un État palestinien (alors que depuis 1993, l'Autorité palestinienne reconnaît officiellement l'État d'Israël), et sur le terrain, Tel-Aviv fait tout pour rendre la réalité de cet État impossible : l'Autorité palestinienne n'a d'autorité que le nom, et ne décide de presque rien sur la Cisjordanie, si ce n'est en en référant au préalable à Israël ; cette même Cisjordanie est grignotée par un mur de séparation (« de sécurité », dit Israël) construit depuis 2002, et administrativement divisée en trois zones à la géographie biscornue et qui laisse une marge de manœuvre considérable à l'armée israélienne (60% du territoire relève d'ailleurs du contrôle total israélien) ; la colonisation israélienne se poursuit sur cette même Cisjordanie de façon totalement illégale, et les nouvelles implantations de colons (qui se font au prix de l'expulsion de familles palestiniennes, faut-il le rappeler) sont régulièrement régularisées par les autorités israéliennes. À cette situation s'ajoute le destin tragique des réfugiés palestiniens, partis pour l'essentiel en 1948 ou en 1967 (et leurs descendants), installés notamment dans les pays voisins (Syrie, Liban, Égypte, Jordanie...) Selon l'agence des Nations Unies pour les réfugiés palestiniens (UNRWA), ils sont plus de six millions enregistrés ; d'autres sources indiquent un chiffre plus proche de dix millions, si l'on compte également les Palestiniens non enregistrés comme réfugiés auprès de l'UNRWA.

C'est dans ce contexte que s'inscrit l'attaque du 7 octobre, de poursuite de la colonisation sur la Cisjordanie, de blocus dramatique sur une bande de Gaza fréquemment bombardée (en réponse aux tirs de roquettes du Hamas), de ségrégation raciale, sociale et spatiale proche de ce que l'Afrique du Sud a connu à l'époque du régime de l'apartheid, de répression systématique et sanglante de toute manifestation ou protestation de la société civile palestinienne (on l'a vu par exemple lors de la Marche du Retour organisée pacifiquement à la frontière israélo-gazaouie en 2018), d'impasse diplomatique sur absolument tous les sujets (reconnaissance d'un État palestinien, libération des milliers de prisonniers palestiniens, droit au retour des réfugiés...), et d'indifférence croissante de la communauté internationale sur le dossier du conflit israélo-palestinien. Dans cet article de 2018, nous revenions largement sur la politique de pourrissement entretenue délibérément par le gouvernement Netanyahou : « État-nation du peuple juif » : quand Israël joue la carte du pourrissement et de la séparation

Que dit le débat français autour de la qualification de l'attaque du 7 octobre ?

Ce que l'on peut constater, c'est que les objectifs de court et de moyen terme (supposés) du Hamas semblent avoir été, d'une certaine manière, atteints. Tout d'abord, le coup d'éclat militaire est total, avec pourtant des moyens qui paraissent avoir été relativement sommaires, et d'ailleurs côté israélien le loupé des services de renseignement comme de l'armée sur l'anticipation et le déroulé de la journée semble clairement interroger. Environ 1 400 Israéliens et ressortissants étrangers morts le 7 octobre (dont 300 à 400 soldats, policiers ou agents de sécurité israéliens) : on a là l'un des trois conflits les plus sanglants des 75 ans d'histoire de l'État hébreu. Il faut remonter à la guerre de 1947-1948, et ses quelques 6 500 victimes militaires et civils israéliennes, et à la guerre du Kippour, et ses 2 656 militaires israéliens tués, pour trouver des chiffres supérieurs. À titre de comparaison, la guerre des Six Jours contre l'Égypte, la Syrie et la Jordanie, en 1967, avait entraîné la mort de 776 soldats israéliens, et l'intervention israélienne sur le canal de Suez en 1956, d'à peine 231 militaires.

Second « succès » du Hamas : la capture d'un grand nombre d'otages israéliens permettra certainement au Hamas de négocier, si le gouvernement israélien souhaite un jour le proposer, un échange avec des Palestiniennes et des Palestiniens actuellement emprisonnés en Israël. Rappelons que se trouvent actuellement dans les prisons israéliennes environ 5 200 détenus palestiniens, dont 170 mineurs. Parmi eux, 1 310 sont en détention administrative, qui est un statut permettant à Israël de les détenir indéfiniment sans inculpation ni procès. Au passage, on peut s'interroger sur l'emploi, dans les grands médias, du terme otages quand des Israéliens sont capturés par le Hamas, et du terme prisonniers pour parler des Palestiniens détenues (parfois dans des conditions opaques et en l'absence de motif clair et officiel) dans les prisons israéliennes.

Autre objectif réussi du Hamas : se replacer au centre du jeu dans la lutte contre Israël, alors que, dans les années 2010, les maigres victoires diplomatiques de l'Autorité palestinienne et de Mahmoud Abbas à l'ONU avaient plutôt donné des points au Fatah – pour rappel, en 2012 la Palestine est devenue un « État non membre observateur » de l'ONU, au même titre que le Vatican par exemple, au grand dam d'Israël et des États-Unis. Surtout, l'attaque du 7 octobre a permis de remettre la question palestinienne au cœur des enjeux diplomatiques et géopolitiques internationaux, alors qu'elle était complètement passée au second plan ces dernières années – les directions du Fatah et du Hamas, par leur comportement sur leur territoire respectif (Cisjordanie d'une part, Gaza d'autre part) et leur incapacité à dépasser leurs différends, n'étaient pas pour rien dans cette situation. Pour mémoire, le contexte pré-7 octobre était surtout marqué, dans le « conflit israélo-palestinien », par un pourrissement de la situation sur le terrain, par une impasse diplomatique interminable, et par une vague de reconnaissances de l'État d'Israël par les pays arabes, pourtant habituellement des soutiens affichés de la cause palestinienne. Les accords d'Abraham du 15 septembre 2020 ouvrent la marche, en consacrant la normalisation des relations des Émirats arabes unis et de Bahreïn avec Israël. S'en suivent, par opportunisme essentiellement, en octobre 2020 le Soudan, où la junte militaire dirigée par Abdel Fattah al-Burhan s'avère surtout soucieuse de rétablir des relations normalisées avec les États-Unis ; et le Maroc, en décembre 2020, en échange d'une reconnaissance de l'autorité marocaine sur le territoire sahraoui. Depuis, l'Arabie Saoudite a beaucoup fait pour normaliser sa relation avec Israël, sans pour autant sauter le pas d'une reconnaissance officielle ; cela était sans doute à peine une question de mois ou d'années. À présent, dans le contexte d'offensive armée, de bombardements et de massacres dans la bande de Gaza, cet agenda est totalement remis en question. En cela, le Hamas remporte une victoire diplomatique importante, puisqu'il jette un caillou dans la chaussure de Benyamin Netanyahou, sur son chemin de la reconnaissance internationale.

En revanche, conséquence directe (largement prévisible) de l'attaque du 7 octobre, la guerre brutale et massive conduite depuis lors par Israël sur la bande de Gaza a non seulement des impacts dramatiques sur la population gazaouie elle-même, mais également sur le Hamas, et en particulier sa branche armée qui est et sera lourdement impactée militairement et humainement – d'autant que les opérations israéliennes ne semblent prêtes de s'arrêter. Pas sûr que le mouvement palestinien sorte gagnant d'une séquence au cours de laquelle le gouvernement et l'administration de Benyamin Netanyahou, accusés d'avoir laissés prospérer le Hamas à Gaza et d'avoir été incapables de prévenir l'attaque du 7 octobre, s'avèrent désormais soucieux de prouver leur capacité d'action, et même de faire faire à l'armée israélienne une démonstration de force sans précédent. Sur le très long terme, on peut s'interroger sur la « réussite » géopolitique et stratégique du Hamas au terme de l'opération du 7 octobre, car le déferlement de haine anti-palestiniens qui s'exprime depuis lors dans les médias et la classe politique en Israël paraît un terreau suffisamment fertile pour que le gouvernement israélien, qui compte un grand nombre de ministres fanatiques et d'extrême-droite, ne réalise une opération de reprise de contrôle (et quel qu'en soit le prix) de la totalité de la bande de Gaza, et pour qu'il en fasse de même ensuite ou en parallèle sur la Cisjordanie, bref pour qu'il parachève le travail de colonisation et d'expulsions en cours depuis 1948. En bref, quels que soient les « fruits » recueillis sur le plan politique par le Hamas le 7 octobre, peut-on considérer d'une quelconque manière qu'il sort gagnant de cette séquence si celle-ci signifie le début d'une énième cataclysme humanitaire pour les Palestiniens, voire le début de la fin pour l'existence même de leur proto-État et donc pour la survie de leur cause.

Ce que nous dit le moment que représente la « contre-offensive » israélienne sur Gaza, c'est le deux poids deux mesures des Occidentaux. En effet, ce nouveau conflit intervient moins de deux ans après le début de l'invasion russe sur l'Ukraine – c'était en février 2022. Or, les cris d'orfraie nous indiquant qu'« Israël a le droit de se défendre » ont d'ores et déjà perdu de leur valeur, au regard du contexte historique dans lequel s'inscrit le 7 octobre, mais surtout au regard de la disproportion de la réponse de Tsahal à l'attaque du 7 octobre. Pour mémoire, il n'y a à l'heure d'aujourd'hui aucun bilan officiel largement accepté fixant à la fois les morts et les blessés sur Gaza, mais les estimations tournent déjà autour de 10 000 morts palestiniens, dont au moins 2 500 à 3 000 enfants. Ce décompte n'intègre ni les blessés, ni les morts indirects, ni les destructions matérielles, ni la réalité de vies brisées par la guerre et ses conséquences. Si le principe de « un mort vaut un mort » seriné dans les médias prévalait réellement, cela ferait bien longtemps que la cause palestinienne aurait alerté le monde entier, y compris l'Occident, ce qui n'est de toute évidence pas le cas. À aucun moment les morts palestiniens ne feront l'objet d'une focalisation médiatique humanisante telle que les victimes de l'attaque du 7 octobre en ont (bien légitimement) bénéficié.

La répression israélienne sur Gaza se poursuit, et à écouter les propos des membres du gouvernement comme de l'état-major, le risque – au minimum – de nettoyage ethnique et de déplacements de population est là, et bien là. La comparaison entre l'Ukraine envahie et la Palestine envahie, et entre Vladimir Poutine et Benyamin Netanyahou est tentante, et d'aucuns s'y essaient déjà, en dépit des éléments de langage déployés depuis des semaines pour nous convaincre qu'en dépit de la situation coloniale qui persiste depuis des décennies en Israël et en Palestine, la victime est bien l'État hébreu, et les barbares sanguinaires sont bien les Palestiniens. Si l'Occident persiste à ne pas dénoncer le bain de sang en cours à Gaza (et son corolaire silencieux, la poursuite de la colonisation en Cisjordanie), Européens et Nord-Américains prennent le risque de montrer au monde ce que beaucoup savent déjà, à savoir que leurs belles valeurs de respect des droits humains, de liberté et de démocratie, de paix et de dialogue, ne s'appliquent que dans les cas qui les arrangent. Cela a déjà pu sauter aux yeux de tous quand, en 2022, les Européens ont accueilli plus ou moins chaleureusement les réfugiés ukrainiens fuyant la guerre, alors que six ou sept ans plus tôt, les réfugiés syriens arrivés en Europe avaient fait office de pestiférés. Ce que nous dit la séquence que nous vivons depuis le 7 octobre, c'est tout simplement que nous nous sentons plus proches des Israéliens, car ce sont des Occidentaux qui nous ressemblent ; et que le regard que nous portons sur les victimes de conflits de par le monde est dicté, d'abord et avant toute chose, par un racisme évident qui nous pousse à déshumaniser certains peuples et à en mettre d'autres à notre niveau d'humanité et de dignité.

Reprenons la définition de crime de guerre que nous mentionnions plus haut : nous évoquions « une violation des lois de la guerre, qui donne lieu à une responsabilité pénale individuelle pour des actes commis [...] par tout individu faisant partie de la structure de commandement, comme le fait d'ordonner de commettre des exécutions massives, y compris le génocide ou le nettoyage ethnique [...] et le non-respect des concepts juridiques de proportionnalité et de nécessité militaire ». Il semble évident que les décisions et les actes de l'état-major et du gouvernement israéliens relèvent d'ores et déjà de cette définition. Pour mémoire, un mandat d'arrêt de la CPI a été émis, le 17 mars 2023, à l'encontre de Vladimir Poutine, concernant des accusations de crimes de guerre, notamment la « déportation illégale de population (enfants) » et le « transfert illégal de population (enfants) » depuis des zones occupées en Ukraine vers la Russie. Depuis, il est clair que le président russe est persona non grata dans l'ensemble des pays occidentaux. À voir, donc, quelle sera la réaction de ces même pays occidentaux le jour où la CPI émettra un mandat d'arrêt à l'encontre de Benyamin Netanyahou et de ses proches, pour les juger pour leurs crimes dans le conflit actuel ; on risque bien de voir là une nouvelle illustration du deux poids deux mesures que nous évoquions plus haut. En attendant que ne tombe ce mandat d'arrêt, souhaitons aux citoyennes et aux citoyens d'Israël et de Palestine soucieux d'aboutir à une paix durable, bien du courage pour la suite, et au peuple gazaoui que cette séquence dramatique s'interrompt le plus tôt possible – car chaque jour apporte dans ce territoire son lot de morts, de blessés et de destructions apocalyptiques.

Manifestation à Rome (Italie) le 28 octobre 2023 de 20 000 personnes (selon les autorités) venues dénoncer l'offensive et les bombardements israéliens sur Gaza, et plus globalement contre la situation d'partheid et d'oppression vécue par les Palestiniens à Gaza et en Cisjordanie. Le même jour, des dizaines de milliers de personnes faisaient de même dans plusieurs pays du globe. (Crédit photo © Ophélie Hémonin, 2009)
Manifestation à Rome (Italie) le 28 octobre 2023 de 20 000 personnes (selon les autorités) venues dénoncer l'offensive et les bombardements israéliens sur Gaza, et plus globalement contre la situation d'partheid et d'oppression vécue par les Palestiniens à Gaza et en Cisjordanie. Le même jour, des dizaines de milliers de personnes faisaient de même dans plusieurs pays du globe. (Crédit photo © Ophélie Hémonin, 2009)
Manifestation à Rome (Italie) le 28 octobre 2023 de 20 000 personnes (selon les autorités) venues dénoncer l'offensive et les bombardements israéliens sur Gaza, et plus globalement contre la situation d'partheid et d'oppression vécue par les Palestiniens à Gaza et en Cisjordanie. Le même jour, des dizaines de milliers de personnes faisaient de même dans plusieurs pays du globe. (Crédit photo © Ophélie Hémonin, 2009)
Manifestation à Rome (Italie) le 28 octobre 2023 de 20 000 personnes (selon les autorités) venues dénoncer l'offensive et les bombardements israéliens sur Gaza, et plus globalement contre la situation d'partheid et d'oppression vécue par les Palestiniens à Gaza et en Cisjordanie. Le même jour, des dizaines de milliers de personnes faisaient de même dans plusieurs pays du globe. (Crédit photo © Ophélie Hémonin, 2009)
Manifestation à Rome (Italie) le 28 octobre 2023 de 20 000 personnes (selon les autorités) venues dénoncer l'offensive et les bombardements israéliens sur Gaza, et plus globalement contre la situation d'partheid et d'oppression vécue par les Palestiniens à Gaza et en Cisjordanie. Le même jour, des dizaines de milliers de personnes faisaient de même dans plusieurs pays du globe. (Crédit photo © Ophélie Hémonin, 2009)
Manifestation à Rome (Italie) le 28 octobre 2023 de 20 000 personnes (selon les autorités) venues dénoncer l'offensive et les bombardements israéliens sur Gaza, et plus globalement contre la situation d'partheid et d'oppression vécue par les Palestiniens à Gaza et en Cisjordanie. Le même jour, des dizaines de milliers de personnes faisaient de même dans plusieurs pays du globe. (Crédit photo © Ophélie Hémonin, 2009)

Manifestation à Rome (Italie) le 28 octobre 2023 de 20 000 personnes (selon les autorités) venues dénoncer l'offensive et les bombardements israéliens sur Gaza, et plus globalement contre la situation d'partheid et d'oppression vécue par les Palestiniens à Gaza et en Cisjordanie. Le même jour, des dizaines de milliers de personnes faisaient de même dans plusieurs pays du globe. (Crédit photo © Ophélie Hémonin, 2009)

Tag(s) : #Société
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