Par David Brites.
Le 19 juin dernier, le second tour des élections législatives mettait un terme à la séquence électorale ouverte avec le premier tour de la présidentielle, le 10 avril. En dépit d’une campagne électorale marquée par de nombreux rebondissements et quelques têtes nouvelles, l’élection présidentielle s’est révélée sans surprise, et nous avons bel et bien dû supporter l’affiche de second tour qui nous était annoncée depuis cinq ans. A contrario, les législatives ont apporté un peu plus de nouveauté, dans une scène politique en mal de renouvellement. Dans cette série de trois articles, nous proposons un bilan des élections de 2022, global et par famille politique.
Les élections de 2017 étaient survenues au terme d’un quinquennat de François Hollande qui avait été marqué par une profonde désillusion à gauche. Le Parti socialiste, qui dominait le champ politique à l’échelle des collectivités territoriales (presque toutes les régions, et une majorité écrasante de départements), avait obtenu la présidence de la République et la majorité absolue à l’Assemblée nationale. En prime, et pour la première fois sous la Vème République, il disposait même de la majorité au Sénat (depuis 2011). Pourtant, fort de cette domination multiscalaire, le PS avait multiplié les renoncements et les revirements. La présidentielle de 2017, pour laquelle François Hollande n’a même pas pu se représenter, avait reconfiguré la scène politique française, avec un mouvement de gauche « radicale » (La France Insoumise) qui prenait l’ascendant sur le PS, et un parti de droite (héritier lointain de la famille gaulliste) exclu du second tour. Rien n’est moins vrai que de dire que l’élection de 2017 avait réservé bien des surprises, imprévisibles trois ou quatre ans auparavant. Et dans l’élection d’Emmanuel Macron, force est de constater qu’était portée, en 2017, la promesse d’un renouvellement partisan.
Or, en 2022, dans quel état est la démocratie française ? Le quinquennat Macron a été marqué : par l’introduction dans le droit commun des mesures d’exception adoptées quelques années plus tôt pour lutter contre le terrorisme islamiste ; par le mouvement des Gilets jaunes, sa répression, et son essoufflement ; par le COVID, les confinements successifs et l’ensemble des mesures de restriction de déplacement qui les ont caractérisées ; et par le choix catégorique du chef de l’État de ne participer à aucun débat, voire à quasi aucune manifestation publique dans le cadre de la campagne de premier tour de la présidentielle – ce qui, concrètement, s’est traduit par une campagne au rabais où la majorité sortante estimait n’avoir de compte à rendre à personne. Au second tour, le scénario de 2017 s’est répété, dans un contexte de lassitude générale, marqué par une victoire facile d’un Emmanuel Macron plus hautain et convaincu que jamais, face à une Marine Le Pen toujours aussi médiocre en débat, mais dont l’effet repoussoir s’effrite au fil des années. De toute évidence, la démocratie française ne va pas mieux en 2022 qu’en 2017, loin de là.
Une désertion croissante des électrices et électeurs français
La première information du scrutin, ne nous lassons pas de le dire, reste la montée continue de l’abstention. Prenons du recul sur l’ensemble de l’histoire de la Vème République. Elle dépassait à peine la barre des 15% lors de la première élection présidentielle de 1965. Et à l’exception du scrutin de 1969, que Georges Pompidou a vaincu largement et sans surprise (dans un moment où le principal enjeu était de conforter le régime gaullien), le taux de participation s’est maintenu entre 80 et 88% des inscrits sur toute la séquence 1965-1988, pour ce qui concerne l’élection du chef de l’État. Il faut attendre 1995, avec la lassitude née des deux septennats PS de François Mitterrand et des deux cohabitations plus ou moins mouvementées, pour voir le taux d’abstention passer au-dessus de la barre des 20%. Le contexte est alors celui du chômage de masse dans les zones industrielles du quart nord-est de l'Hexagone, et d'une montée en flèche du Front national. L'abstention atteindra 28,4% au premier tour de l’élection présidentielle de 2002, pour le plus grand malheur du candidat socialiste de l’époque, un certain Lionel Jospin.
Le renouvellement générationnel des élections de 2007 et de 2012, avec l’irruption sur le premier plan de la scène de Nicolas Sarkozy, Ségolène Royal, François Bayrou, François Hollande, et même Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen, va participer à redynamiser la vie partisane et à rebooster, momentanément, la participation à ce scrutin dont le rôle central, avec l’inversion du calendrier électoral et le passage au quinquennat en 2002, a encore été renforcé. Depuis, la chute a repris de façon inéluctable : 77,77% de participation au premier tour de 2017, 74,56% au second tour, 73,69% au premier tour de 2022, 71,99% au second tour. Cette année, il a donc retrouvé son niveau record du 21 avril 2002. En 2022, on a donc 12,8 (au premier tour) puis 13,6 millions (au second) d’électrices et électeurs inscrits qui ne se sont pas déplacés aux urnes. Et quand on sait que, en 2017 (en comparant les scores de Marine Le Pen et de François Fillon) comme en 2022 (entre Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon), l'affiche du second tour s’est joué à chaque fois à environ 400 000 voix près lors du premier tour, on mesure l’importance de cette abstention sur le casting du second tour, et donc potentiellement sur le résultat final.
En 2017 comme en 2022, même sur le total des votants, le résultat indique une désillusion et un rejet des candidats proposés qui préfigure peut-être, demain, un taux de participation encore plus faible – ou bien un score du Rassemblement national encore plus élevé. Au second tour de la présidentielle de 2022, le total des votes blancs ou nuls est de plus de trois millions de voix, soit 8,66% des votants (non pris en compte dans les suffrages exprimés ensuite par candidat). C’est plus de la moitié de l’écart qui séparait le nombre de voix d’Emmanuel Macron et de Marine Le Pen (près de 5,5 millions de voix).
Et si ces chiffres sont en soi inquiétants, puisqu’ils démontrent une lassitude, un désintérêt croissant pour ce scrutin qui a une place si centrale dans notre système politique, que dire de l’abstention aux élections législatives ? L’évolution se compare durant plusieurs décennies à celle de l'abstention à la présidentielle : le taux de participation se maintient longtemps autour voire au-dessus de la barre de 80% des inscrits, jusqu’en 1981, où l’on passe durablement en-dessous. Aux législatives de 1981 et de 1986, la mobilisation reste tout de même plus que correcte, puisqu’elles mobilisent encore entre 7 et 8 électeurs sur 10 à chaque fois. Depuis 1988, le taux de participation s'est maintenu à des niveaux historiquement faibles, pour des scrutins qui n’étaient pourtant pas sans enjeux : 65,74% en 1988 (le PS sans majorité absolue à l’Assemblée), 68,91% en 1993 (deuxième cohabitation), 67,92% en 1997 (troisième cohabitation), 64,42% (post-21 avril 2002), 60,44% en 2007, 57,22% en 2012, 48,70% en 2017, 47,51% cette année. Irrémédiablement, nous sommes passés sous la barre d’un électeur sur deux qui va voter. Cela, pour une élection majeure qui confère, de droit et dans les faits, tout son pouvoir au gouvernement et, par ricochet, toute son influence politique au président de la République élu un ou deux mois auparavant.
Évidemment, le système institutionnel de la Vème République, semi-présidentiel, ainsi que le calendrier électoral, qui place la présidentielle avant les législatives, expliquent le désintérêt croissant des électrices et des électeurs lorsqu’ils doivent se déplacer aux urnes pour aller choisir leurs députés. Mais cette explication est un peu courte. Surtout, elle ne suffit pas à comprendre l’effondrement depuis les années 1960 (lorsqu'on observait environ 80% de participation à presque chaque élection), alors même que le Parlement a, depuis, gagné en termes de capacité d’obstruction et de droit d’initiative, et que la figure présidentielle a, quant à elle, été progressivement (et relativement) affaiblie – pour moultes raisons. Première explication qui peut permettre d’éclairer cette courbe descendante : la pratique politique, qui, au-delà du fait institutionnel, consacre la marginalisation du Parlement, en même temps qu’une personnalisation à outrance de la vie politique – avec tout ce que cela induit, en termes de storytelling, de peopolisation, ou encore de surcoûts du budget communication lors des campagnes. Cette situation se prête mal à redonner une place médiatique centrale à des assemblées dont le fonctionnement reste complexe, de même que le mode d’élection. De fait, l’obéissance et la discipline que l’exécutif attend toujours de sa majorité parlementaire en disent long sur le peu d’autonomie et de visibilité que l’on souhaite donner aux députés. Cette réalité a été plus vraie que jamais sous le premier mandat d’Emmanuel Macron (qui a d'emblée revendiqué une présidence « jupitérienne »), et les conditions de la réélection de ce dernier ont poussé l’Élysée à esquiver autant que faire se peut toute campagne digne de ce nom lors des législatives de cette année, qui auraient pourtant pu redonner un semblant d’intérêt au scrutin. La France doit être la seule démocratie libérale d’Europe à ne pas organiser un seul débat à échelle nationale lors de ses élections législatives, opposant les chefs de file des différentes coalitions en lice, dans un souci de lisibilité des enjeux partisans. Dans tous les autres pays, tout le monde a bien conscience de l’importance de ce scrutin, car c’est bien lui, et non la présidentielle, qui, sur le papier du moins, détermine la suite – par le passé, les trois périodes de cohabitation l’ont bien montré. Au-delà de la lâcheté de la Première ministre Élisabeth Borne (qui vaut bien celle d’Emmanuel Macron, qui a fui tout débat pendant la campagne de premier tour de la présidentielle), nous pouvons aussi pointer du doigt la responsabilité des médias : aucun n’a proposé de grand débat national pour les législatives, opposant, de façon claire, les têtes de liste des coalitions qui prétendaient gouverner – c’est-à-dire notamment Jean-Luc Mélenchon et Jordan Bardella (tous deux candidats à Matignon sans pour autant se présenter à la députation), ainsi qu’Élisabeth Borne et Christian Jacob.
Quand on voit le chiffre record de l’abstention aux législatives (52,49% au premier tour, 53,77% au second), en particulier celui chez les 18-34 ans – 70% (!) au premier tour, à peine moins au second –, on ne peut s'empêcher de penser que l’effondrement du niveau éducatif depuis une trentaine d’années, couplé à la massification d’applications et de réseaux sociaux de plus en plus abrutissants et à la débilisation des émissions TV destinées aux jeunes (alors que les émissions de débats long format se font désormais extrêmement rares sur les principaux canaux télévisés ou de radio), que tout cela, donc, doit bien y être pour quelque chose. Comme disait le député François Ruffin il y a quelques années, « notre ennemi, c’est l’ignorance, mais c’est surtout l’indifférence ». Or, l’abstention qui est massive chez les moins de 35 ans lors des législatives (alors qu’elle était inférieure à 45% pour la même tranche d’âge lors de la présidentielle de cette année) nous dit que, loin de « ne plus y croire » ou d’être las (mais n'est-on pas las un peu vite, quand il ne s'agit que de la première ou deuxième fois que l'on vote pour un candidat perdant ?), les gens sont surtout indifférents aux enjeux de ce scrutin en particulier. Et qu’ils ne se renseignent pas dessus (sur le mode d’élection, sur l’étiquette et le programme des candidats…), en dépit des moyens dont nous disposons presque toutes et tous pour le faire (via le smartphone qui se trouve dans notre poche, et qui nous donne un accès Internet H24 et 7j/7). Tout ça, comme si les élections n’avaient pas de conséquence sur nos vies. Tout cela donne l’impression que l’objectif de céder « du temps de cerveau humain disponible » (pour reprendre le mot cynique de feu Patrick Le Lay en 2004, quand il était PDG de TF1) au profit du marché (et des forces politiques qui sont à son service) est sacrément bien atteint.
Marche du 20 mars 2022 pour la VIème République. Allant de Bastille à la place de la République, elle était organisée par l'Union Populaire et La France Insoumise, en soutien à la candidature de Jean-Luc Mélenchon à la présidentielle.
Recomposition, tripartition
Le résultat du premier tour de l’élection présidentielle a largement été décrypté dans les différents médias. Pour mémoire, en 2017, quatre grands blocs s’esquissaient, à peu près équivalents : quatre candidats faisaient entre un cinquième (ou presque) et un quart des suffrages chacun : Emmanuel Macron avec 24,01%, Marine Le Pen avec 21,30%, François Fillon avec 20,01%, et Jean-Luc Mélenchon avec 19,58%. À l'image de la scène politique des années 1970-1980 dominée par le quatuor PCF-PS-UDF-RPR, la France se trouvait momentanément divisée en quatre grandes tendances. Les « gros » candidats, ainsi que, de façon plus marginale, Benoît Hamon (6,36%) à gauche et Nicolas Dupont-Aignan (4,70%) à droite, étaient parvenus à cristalliser sur eux, grâce à des lignes programmatiques claires, des électorats divers. Emmanuel Macron captait alors à la fois des électrices et électeurs de droite (qui se ralliaient à lui notamment suite à l’« affaire Pénélope Fillon ») et de gauche (insatisfaits de la radicalité de Mélenchon et de Hamon), aidé pour cela par l'inconsistance de ses discours de campagne, lesquels étaient toujours dénués de fond et d'éléments concrets (ce qui n'engage pas à grand-chose, en bref). Il était alors évident que la composition de son électorat ne pourrait pas rester exactement la même au cours de son mandat, selon qu'il orienterait son action politique vers la gauche ou (beaucoup plus probablement) vers la droite.
En 2022, la nouvelle donne est la coexistence de trois grands blocs politiques (en lieu et place des quatre précédents), répartis comme suit à l'issue du premier tour de la présidentielle (nous avons laissé de côté, dans cette « répartition », les 3,13% de Jean Lassalle, figure assez inclassable du champ partisan) :
- 11,4 millions de des voix (32,63% des suffrages exprimés) – un bloc « central » (libéral et de droite) dominé par Emmanuel Macron (27,85%), et dans lequel nous pouvons ajouter le score de Valérie Pécresse (4,78%) ;
- 11,3 millions de voix (32,28% des suffrages exprimés) – un bloc « nationaliste » (d’extrême-droite) dominé par Marine Le Pen (23,15%), dans lequel nous ajoutons les voix d’Éric Zemmour (7,07%) et de Nicolas Dupont-Aignan (2,06%) ;
- 11,2 millions de voix (31,94% des suffrages exprimés) – un bloc social et écologiste (de gauche) dominé par Jean-Luc Mélenchon (21,95%), à qui nous associons Yannick Jadot (4,63%), Fabien Roussel (2,28%), Anne Hidalgo (1,75%), Philippe Poutou (0,77%) et Nathalie Arthaud (0,56%).
L'abstention s'élève quant à elle à 12,8 millions de voix. On pourrait encore y ajouter la somme des votes blancs et nuls, qui est de plus de 790 000 au premier tour.
Cette nouvelle donne a notamment été rendue possible par l’effondrement du parti Les Républicains, dont l’essentiel de l’électorat a été capté depuis 2017, en partie par le Rassemblement national, en grande partie aussi par Éric Zemmour (qui partage avec François Fillon un conservatisme sociétal chevillé au corps et une approche très libérale de l'économie et du travail), mais aussi et surtout par la macronie qui, entretemps, a perdu l'écrasante majorité de ses électrices et électeurs de gauche. La sociologie électorale de La République En Marche a basculé suite au mouvement des Gilets jaunes, en 2018-2019, après que les professions dites intermédiaires (parmi lesquelles Emmanuel Macron avait fait un score honorable en 2017) aient déserté le vote LREM, et que l’électorat fillonniste, satisfait de l’application d’un programme libéral, et profondément hostile au « désordre » provoqué par les protestations des Gilets jaunes, ait rallié ce qui était devenu le « parti de l’ordre » (LREM, en l’occurrence). Le « remplacement » de l'électorat PS par l'électorat filloniste, en quelque sorte, s'est traduit par un brusque vieillissement du corps électoral macronien. Ainsi, alors qu'en avril 2017, un quart de l'électorat de Macron avait plus de 65 ans, en 2019, le chiffre passe à 47%, soit près d'un votant LREM sur deux ! Nous avions décrypté ce « mouvement » électoral dans un article de juillet 2019 intitulé : Du « Grand débat » aux élections européennes : Emmanuel Macron, ou l'illusion de l'ancrage populaire.
Nous aurons l’occasion de l’analyser dans le troisième volet de cet article, de toute évidence le fait que le bloc de gauche soit composé d’un beaucoup plus grand nombre de personnalités au premier tour (six, contre trois candidats à l’extrême-droite et deux pour le bloc « central ») ne lui a pas rendu service, et a, sans doute aucun, participé à l’écarter du second tour. Cette tripartition du champ politique s’est largement confirmée à l’occasion des législatives, puisque la totalité des partis de gauche (à l’exception de Lutte Ouvrière et du Nouveau Parti Anticapitaliste) a participé à la coalition électorale dite de la Nouvelle Union Populaire Écologique et Sociale (NUPES), fondée le 1er mai 2022 et qui a permis, à quelques exceptions près (liées surtout à la candidature de transfuges du Parti socialiste opposés à l’idée d’une alliance avec les Insoumis), de présenter une ou un candidat unique pour la gauche dans chaque circonscription. Cet accord autour d’un programme commun confirme la réalité de ce « bloc ». À l’extrême-droite, les relations interpersonnelles ont empêché une telle alliance : le parti Reconquête, menacé de disparition électorale, la souhaitait, mais les sorties acerbes d’Éric Zemmour contre le RN tout au long de la campagne ont convaincu Marine Le Pen, désireuse de tuer dans l’œuf cette nouvelle formation politique concurrente, de refuser cette main tendue. En outre, le RN et Reconquête n’ont pas présenté de candidat face à Nicolas Dupont‑Aignan dans sa circonscription de l’Essonne, ce qui ne relevait pas d’un accord formel. Au centre, pas d’alliance électorale, pas même de discussion en ce sens, mais nul doute que, au cours du mandat qui s’ouvre, la coalition Ensemble (LREM, Modem, Horizons), qui n’a obtenu qu’une majorité relative à l’Assemblée nationale, trouvera dans le groupe parlementaire des Républicains une béquille salvatrice pour permettre la survie du gouvernement et faire passer les réformes libérales qu'elle souhaite porter.
Élu avec un fort taux d’abstention, sur la base d’un second tour qui a confirmé la permanence de l'effet repoussoir de Marine Le Pen (accentué par la médiocrité de sa prestation lors du débat d’entre-deux tours), Emmanuel Macron ne se privera pourtant pas de faire la politique qu’il entend mener, comme bon lui semble, et ce, malgré la fragilité de sa majorité à l’Assemblée. Ce, aussi, malgré le score historiquement faible de son mouvement. Avec 25,8% des voix, la coalition Ensemble conduite par Élisabeth Borne fait même moins que le score du chef de l’État au premier tour de la présidentielle (27,85%), ce qui traduit une absence d’effet « majoritarisant », une lassitude du propre électorat macroniste qui a autant déserté les urnes que les autres lors des législatives – une première sous la Vème République, pour le parti d’un candidat victorieux à la présidentielle de la même année. À titre de comparaison, La République en Marche et ses alliés avaient cumulé, au premier tour des législatives de 2017, 32,3% des voix ; et en 2007 et en 2012, les différentes majorités présidentielles (UMP puis PS) avaient obtenu respectivement les scores impressionnants de 45,57% et 39,86% des voix au premier tour – beaucoup plus proches de ce qui s’est toujours observé sous la Vème (même en 1988, lorsque le PS et ses alliés n’avaient obtenu qu’une majorité relative à l’Assemblée, cumulant tout de même 37,56% des voix au premier tour).
Malgré cet affaissement du camp macroniste, à la fois divisé en interne (avec en particulier un Édouard Philippe et un François Bayrou qui lorgnent déjà sur la prochaine présidentielle) et à bout de souffle politiquement, le gouvernement s’apprête donc à dérouler ses « réformes ». Avec 250 députés, il lui manque 39 sièges pour atteindre la majorité absolue, qu'il trouvera sans doute, nous l'avons dit plus haut, dans les rangs des Républicains, forts de leurs 62 députés et d'une majorité au Sénat. En effet, si ceux-ci refusent de reconnaître une quelconque entente avec la macronie, non seulement ils voteront l’ensemble des paquets de rigueur budgétaire ou de libéralisation économique à venir, mais de surcroît, « plus royalistes que le roi », soucieux de se distinguer de la macronie, ils entendront bien profiter de leur position « de bascule » pour y mettre leur patte, à droite toute. En tout cas, entre LR, très affaiblis mais en position d’arbitre, et un Rassemblement national qui entend parachever sa « dédiabolisation » et sa normalisation institutionnelle (en donnant des gages au grand patronat, notamment), peu probable que le gouvernement Borne, s’il utilise le 49-3 ou est soumis à une motion de censure, tombe sur les questions économiques et sociales dans les mois à venir.
Cette situation pose fondamentalement la question de la démocratie et du lien entre gouvernants et gouvernés dans notre république. Notre régime politique, de toute évidence, nécessite une profonde refonte institutionnelle. Quand questionnera-t-on un système qui permet à une coalition qui représente à peine 11,9% des inscrits d’obtenir une majorité absolue à l’Assemblée ? À quand une dose significative de proportionnelle (voire la proportionnelle intégrale) ? À quand la reconnaissance du vote blanc ? À quand la remise en cause du calendrier électoral qui donne la part belle à la présidentielle ? À quand un grand ménage dans les médias (par exemple avec une loi anti-concentration), qui ont passé sous silence – du moins autant qu’ils l’ont pu – une campagne législative pourtant cruciale ?
La carte électorale consacre-t-elle une scission géographique ?
Cerise sur le gâteau : le tripatouillage du ministère de l’Intérieur, qui a, en « confisquant » dans son comptage quelques milliers de voix à l’alliance de la NUPES (en considérant comme « divers gauche », pris à part entière, des candidats soutenus mais non étiquetés NUPES en Corse, en Ardèche, en Meurthe‑et‑Moselle et dans les outre-mer…) ; ce faisant, il a pu déclarer que la majorité présidentielle était arrivée en tête du premier tour des législatives, avec 25,75% (contre 25,66% pour la NUPES). Démarche ridicule, pathétique, et un peu inquiétant aussi, par sa malhonnêteté. Surtout quand on voit que la majorité des médias ont repris cette comptabilité tronquée. Quelques rares ont affiché les bons chiffres, comme l’AFP et le quotidien Le Monde, montrant bien que l’alignement sur le décompte du gouvernement n’était pas une fatalité. (D’ailleurs, le présent article se base, dans l’analyse des législatives, sur les résultats publiés dans le journal Le Monde.) De toute façon, globalement, ce que l’on peut retenir est qu'au terme du premier tour de ces législatives, les coalitions Ensemble et NUPES se sont retrouvées au coude à coude, et qu’à peine quelques milliers de voix les ont séparées ; et que parallèlement, le RN a fait le score impressionnant de 18,68% des voix lors du même scrutin (89 députés au terme du second tour), un record pour cette formation dans cette élection dont le mode de scrutin (majoritaire à deux tours) ne lui est pas favorable.
Dans un article d’avril 2017 (Présidentielle de 2017 : quelles leçons tirer du premier tour ?), nous avions analysé la répartition géographique des votes de la présidentielle, la bonne implantation du Front national (il s’appelait encore ainsi à l’époque) dans les zones rurales et périurbaines, et l’absence de la macronie ou de la gauche dans ces mêmes zones. La réalité d’une forme de répartition géographique des votes s’est renforcée, de façon quasi-caricaturale : la NUPES domine les banlieues populaires parisiennes, les outre-mer (sauf Mayotte), et en dehors de cela, le seul département de l’Ariège ; le FN/RN domine le sud-est méditerranéen (Corse incluse), ainsi que, de façon écrasante, tout le quart nord-est de l’Hexagone ; la macronie domine une part du centre-est, l’Alsace, ainsi que tout l’ouest de la France métropolitaine. Dans la finesse de l’analyse, nous aurons l’occasion de voir, dans le troisième volet de cet article, que cette répartition géographique n’est pas si vraie et simple que cela. Toutefois, dans ses grosses lignes, elle pose une question fondamentale pour la démocratie, dans le contexte – que nous avons décrit plus haut – de partition en trois blocs équivalents du champ politique. En effet, dans un système politique aussi majoritarisant que celui de la Vème République, si trois forces équivalentes se font face, représentant, chacune, un type de territoire donné, et des catégories socio-professionnelles très spécifiques, cela signifie donc que l'élimination de l'un des trois blocs à l'issue du premier tour a pour effet potentiel que ses électrices et électeurs se sentent exclus du second tour – et du seul débat qui a lieu lors de cette élection, celui de l'entre-deux tours. Les électrices et électeurs de gauche ont bien dû ressentir ce sentiment d’exclusion, à l’issue du premier tour. Et le problème aurait été le même en cas de second tour Mélenchon-Macron : auquel cas, un candidat (Jean-Luc Mélenchon) concentrant l’essentiel de ses voix dans les outre-mer et la couronne parisienne aurait été présent au second tour, mais une autre candidate arrivée en tête dans les zones rurales et périurbaines en aurait été exclue. Le système majoritaire à deux tours, appliqué à la présidentielle comme, à l’échelle de chaque circonscription, pour les législatives, pose la question de la bonne représentation des idées (de toutes les idées) dans le débat, mais également, dans le contexte actuel, des territoires (de tous les territoires). Un système proportionnel limite cet écueil, ainsi que les frustrations qui vont avec.
La Vème République est à la croisée des chemins, mais de toute évidence, incapables de la réformer et d'améliorer la représentativité des différentes forces politiques en présence, ses défenseurs creusent toujours un peu plus son tombeau. La crise de régime n'est plus à démontrer, les chiffres de l'abstention et les scores des forces considérées comme antisystème en sont des symptômes parmi d'autres. Un certain nombre de mutations se poursuivent depuis 2017 mais n'ont pas permis encore une réelle stabilisation du champ partisan. Et pour cause, les trois candidats arrivés en tête, Emmanuel Macron, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, soit ne peuvent pas soit pourraient ne pas être candidats en 2027, ce qui pose la question de leur succession, de leur héritage, et du maintien en l'état de leur mouvement politique. Dans le contexte de délabrement politique que nous connaissons, une analyse plus fine, à l'échelle de chaque camp, est nécessaire, pour réfléchir sur la suite des évènements.
Ce sera tout l'objet des deux prochains volets de cette série d'articles. L'un portera sur le rapprochement inquiétant des droites (conservatrice mais aussi libérale) avec l'extrême-droite : Quelles leçons tirer des élections de 2022 ? (2/3) De la construction à petits pas du « macro-lepénisme » : les droites à la croisée des chemins. Le dernier se penchera sur l'état de la gauche, à la suite de la présidentielle et de l'initiative de la NUPES : Quelles leçons tirer des élections de 2022 ? (3/3) À gauche, le verre est-il à moitié vide ou à moitié plein ?
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