Par David Brites.
Le 19 juin de cette année, au soir du second tour des élections législatives, la surprise pour les observatrices et observateurs de la vie politique française, était double. Tout d’abord, et comme cela semblait s’esquisser au terme du premier tour – l’alliance de la NUPES et celle baptisée Ensemble (LREM, Modem, Horizons) se sont retrouvées au coude à coude –, la coalition présidentielle ne parvenait pas, à une quarantaine de députés près, à obtenir une majorité absolue de sièges, une première dans l’histoire de la Vème République, exception faite du scrutin de 1988. Autre coup de semonce, et non des moindres : le Rassemblement national, avec 89 députés, devenait le premier groupe d’opposition à l’Assemblée nationale. Si cette nouvelle donne mérite de la nuance et des éclaircissements (notamment la réalité de la coalition de la NUPES de l'autre côté de l'hémicycle), il n’empêche que le RN confirme, par la force de son groupe, son ancrage dans le pays et une forme de constance, au-delà de la seule élection présidentielle. Emmanuel Macron, qui s’est présenté depuis longtemps comme le héraut du camp « progressiste » et le premier opposant au FN/RN, est désormais dans une situation paradoxale, à la fois réélu et à la tête d’un exécutif qui, dans la Vème République, détient l’essentiel des pouvoirs, et en même temps obligé de composer avec des forces politiques qui lui sont habituellement opposées, notamment à droite et à l’extrême-droite – puisque, à gauche, le dialogue semble bel et bien impossible. La dépendance de sa coalition parlementaire vis-à-vis d’un RN qui se soucie de sa bonne intégration dans les institutions, de sa « dédiabolisation », et d’un parti Les Républicains qui continue de rallier, de façon toujours plus décomplexée, les paradigmes de l’extrême-droite, risque bien de parachever le tournant conservateur amorcé par Emmanuel Macron depuis 2018-2019. Nous le verrons au court de ce deuxième chapitre, dans le contexte de crise de régime que nous connaissons désormais – et qui n’est plus à démontrer –, ce rapprochement (idéologique, et peut-être bientôt politique) entre forces libérales et courants d’extrême-droite est inquiétant à bien des égards.
À l’occasion du premier volet de cette série d’articles, intitulé : Quelles leçons tirer des élections de 2022 ? (1/3) Abstention, recomposition, tripartition : la Vème République à bout de souffle, nous avons eu l'occasion de constater que le pays est sorti de la séquence électorale de 2022 marqué d’une profonde lassitude, suite à une présidentielle qui n’a finalement pas connue de surprise (grosso modo les mêmes principaux candidats qu’en 2017, et le même duel de second tour, pour le même résultat final). Et des législatives qui, tout en consacrant la fragmentation de la vie politique et la fragilité de toutes les forces ou coalitions en présence, n’ont même pas mobilisé un électeur sur deux le jour du vote.
Marque peut-être de l’état de division du pays, depuis le 28 juin dernier, date d’ouverture officielle de la nouvelle législature de l’Assemblée nationale, pas moins de dix groupes parlementaires composent la chambre basse de notre Parlement. Un record ! L’Assemblée avait rarement connu, sous la Vème République, plus de six ou sept groupes, et le record précédent était de huit groupes, atteint lors des législatives de 1986 (scrutin à la proportionnelle) et de 2017 (dans un contexte de recomposition du champ politique). Or, certes, la gauche apporte son lot, avec un groupe pour chacun des principaux partis de la NUPES : LFI (75 députés), PS et alliés (31), écologistes (23), et le Parti communiste français (12 députés, qui partagent les bancs du « Groupe démocrate et républicaine » avec dix députés élus en outre-mer). Mais la gauche nous a depuis longtemps habitué à cela ; depuis les années 1990, les écologistes des Verts, les partisans de Jean-Pierre Chevènement (au sein du Mouvement républicain et citoyen), et même occasionnellement ledit Parti radical de gauche, entre autres, ont rejoint à l’Assemblée les députés des historiques poids lourds qu’étaient le PCF et le PS. La France Insoumise a fait son entrée au Parlement en 2017, à l’époque avec 17 députés. Historiquement, nous savons que cette parcellisation de la gauche est à la fois sa force et sa faiblesse – nous y reviendrons le mois prochain. Sur le côté droit de l’hémicycle, le RN et ses 89 députés obtiennent enfin un groupe (fort d’un effectif conséquent), une première depuis 1986-1988 ; le parti Les Républicains est quant à lui réduit à 62 sièges. S’ajoute enfin, au centre, un groupe LIOT (Libertés, Indépendants, Outre-Mer et Territoires) fourre-tout qui sert de refuge à celles et ceux (16 personnes en tout) qui, au centre, n’ont pas voulu se rallier à d’autres forces politiques, ou ont quitté la majorité présidentielle au cours du premier mandat Macron.
Soutien du chef de l'État, la coalition Ensemble est désormais divisée en trois groupes distincts, et cela porte donc à dix le nombre de groupes à l’Assemblée. La République En Marche (LREM) est loin devant avec 172 sièges, suivi des partis politiques de François Bayrou (Modem, 48 sièges) et d’Édouard Philippe (Horizons, 30 sièges). Bien malin celle ou celui capable de dire quelles différences programmatiques existent entre ces trois formations. Il y a bien entendu des nuances entre elles, mais comme il en existe au sein même de LREM. Ce qui justifie l’existence des groupes liés au Modem et à Horizons, c’est avant tout le souhait des compères Bayrou et Philippe de se distinguer de la macronie, de peser sur les négociations inter-groupes ainsi que sur les échanges entre législatif et exécutif. Enfin et surtout, ce qui la justifie, c’est leur égo et leurs ambitions personnelles. Tous deux ont bien entendu en tête l’échéance de 2027, à l’occasion de laquelle Emmanuel Macron ne pourra pas (en vertu de la Constitution) se représenter une troisième fois. Du haut de ses 72 ans, François Bayrou y voit une dernière chance d’accéder à la tête de l’État, après ses échecs de 2002, 2007 et 2012, se berçant d’illusion sur la possibilité pour lui de faire mieux que la troisième place obtenue en 2007 (avec 18,57% des voix). Les évictions successives – et humiliantes – de Ségolène Royal (dans la primaire socialiste de 2011), de Nicolas Sarkozy (dans la primaire de la droite et du centre en 2016) et de François Hollande (contraint en 2016 de renoncer à se représenter), n’ont apparemment pas suffi à convaincre François Bayrou que les Françaises et les Français avaient, depuis dix ans, exprimé une demande profonde de renouvellement politique. Il avait lui-même bien dû se ranger derrière la candidature d’Emmanuel Macron (c’était en février 2017), mais il semble encore croire en son « destin présidentiel ». Quant à Édouard Philippe, qui fêtera 53 ans cette année, le temps joue sans doute pour lui, lui permettant de tracer son sillon, et qui sait, demain, de pouvoir se présenter à la fois en candidat d’un camp macroniste privé de tout véritable dirigeant « présidentiable », et de la droite LR ensablée dans ses guerres intestines et son déclin national. Compte tenu de la palette de « piliers » politiques qu’a produit jusqu’à présent le macronisme (autrement dit, d’héritiers politiques potentiels qu’Emmanuel Macron a su se constituer), Édouard Philippe doit se dire qu’il a un boulevard devant lui. Élisabeth Borne, Jean Castex, Gabriel Attal, Gérald Darmanin, Bruno Le Maire, Yaël Braun-Pivet, Gérard Collomb, Jean-Yves Le Drian, Jean-Michel Blanquer… Les uns sont d’apparence trop technocratique, les autres sont trop clivants pour rassembler toute la macronie. Surtout, tous manquent à la fois terriblement de charisme, mais aussi de consistance idéologique – autre que l’adhésion sans discussion à un libéralisme économique bon teint, qu’ils considèrent comme la seule option « raisonnable ».
L’on peut donc prédire à Emmanuel Macron, qui ne pourra pas se représenter en 2027, et dont le gouvernement est fragilisé par la perte de la majorité absolue à l’Assemblée nationale, quelques difficultés à venir, accentuées par l’importance déterminante qu’ont pris, en dépit de leur poids relativement léger (mais grâce au contexte parlementaire actuel), les groupes Modem et Horizons.
Carte par département des résultats du 2nd tour de la présidentielle, en 2017 et en 2022. Pour la première fois dans la Vème, un second tour a offert un casting identique à la fois précédente, et le résultat a été le même (à savoir, en l’occurrence, la victoire du candidat Macron). Pourtant, en 5 ans, l’écart, encore important, s’est fortement resserré. En 2017, Macron totalisait 20,7 millions de voix (66,10%), contre 10,6 millions pour Marine Le Pen (33,90%), pour une abstention de 12,1 millions de voix (25,44% des inscrits). En 2022, le président sortant tombait à 18,7 millions de voix (58,55%), Le Pen recueillait près de 13,3 millions de voix (41,45%), et l’abstention montait à 13,6 millions de personnes (28% des inscrits).
Le macro-lepénisme à l’œuvre, favorisé par le contexte institutionnel et politique
Interviewé sur TV5 Monde en mai 2021, l’historien, anthropologue et démographe français Emmanuel Todd disait avoir constaté la constitution d'une forme de macro-lepénisme, sur lequel il a amorcé une réflexion. Il expliquait alors s’être penché sur le cas d’un groupe socioprofessionnel particulier, les forces de l’ordre : « Le forces de l’ordre cognent pour Macron – elles ont éborgné, elles envoient des gosses en garde à vue pour des histoires de feu de poubelle, font des croche-pieds, attaquent les pompiers, etc. –, ça agit pour Macron, ou Macron les a mis en liberté. Mais les forces de l’ordre, selon les études de l’IFOP et d’autres, votent à 50% pour le Front national. » Il rappelait alors : « Ce qu’on essaie de nous vendre pour les prochaines présidentielles, c’est une sorte d’affrontement horizontal entre deux grandes forces opposées, antagonistes : le macronisme, et le lepénisme. […] C’est ce qui est en train d’être mis en scène. » Se basant sur une analyse statistique fine des votes et des catégories socioprofessionnelles, il explique qu’en fait, « la réalité de ce qui est en train de se mettre en place en France, c’est un État autonome, qui a détruit la société civile, qui a à sa tête une haute bureaucratie incompétente, un peu folle, et sadique, et puis en bas, un appareil judiciaire et policier répressif. Et donc on a, en fait, un axe vertical de collaboration entre macronisme et lepénisme. »
La configuration parlementaire oblige la majorité présidentielle, plus qu’avant, à se tourner vers les forces politiques qui lui sont relativement proches à l’Assemblée, à savoir Les Républicains, d’une part, et le Parti socialiste, d’autre part. Or, ce dernier, réduit à un score de moins de 2% à la présidentielle, qui a perdu l’essentiel de ces grands ténors historiques, et qui s’est arrimé lors des législatives à une France Insoumise hégémonique à gauche, prendrait le risque d'un suicide politique en acceptant une alliance ou ne serait-ce que des compromis avec la coalition Ensemble. En outre, cela entrerait en dissonance avec le fait même que le PS ait, avec les autres forces de la NUPES, adhéré à un socle programmatique totalement incompatible avec les idées portées par LREM – ce serait prendre le risque de perdre un électorat réduit à sa portion congrue. Emmanuel Macron lui-même n’entend absolument pas revenir sur ses principales réformes économiques, sociales et fiscales – y compris la baisse des impôts pour les grandes fortunes, en dépit de son inutilité voire de ses effets néfastes sur le plan purement économique.
C’est donc tout naturellement que le gouvernement devrait se tourner vers Les Républicains, dont il a largement capté l’électorat. Ces derniers, terriblement affaiblis après le score catastrophique de Valérie Pécresse à la présidentielle (4,78% des voix, même pas de quoi faire rembourser les 15 millions d’euros de frais de campagne) puis de leurs candidats à la députation (64 députés élus, à peine 11,29% des voix au premier tour), sont partagés entre la peur de leur disparition, le risque d’absorption dans la macronie (qu’ils honnissent, justement parce qu’elle leur a siphonné leur électorat, tout comme ils haïssent Emmanuel Macron lui-même, qui les a privés, en 2017, d’une présidentielle qu’ils considéraient comme gagnée d’avance) ; et en même temps la tentation de « revenir dans le jeu » par la posture de faiseurs de majorités à l’Assemblée. Officiellement du moins, il n’est, à ce stade, question ni de coalition gouvernementale (mais il faut dire que l’exécutif est déjà composé de tellement d’anciens LR !), ni même d’alliances parlementaires – autrement dit, Les Républicains considèrent qu’ils ne sont pas dans la majorité présidentielle. Dans les faits, ils vont bel et bien leur servir de béquille pour trouver des majorités absolues.
Or, le parti Les Républicains est marqué depuis plusieurs années par une très forte droitisation des discours et un quasi-alignement idéologique sur le FN/RN, au moins en ce qui concerne les trois thèmes que sont l’immigration, l'islamophobie et la sécurité. Sans remonter jusqu’à la présidence de Nicolas Sarkozy (2007-2012), très emblématique en la matière, ni même à la campagne électorale de 2017 d’un François Fillon fortement soutenu par les militants de « Sens Commun » (mouvement conservateur né en 2013 en opposition au mariage pour les personnes de même sexe), on peut tout de même noter une continuité dans la dureté des discours identitaires et sécuritaires, et depuis la présidence que Laurent Wauquiez a exercée sur le parti entre 2017 et 2019, et lors de la percée d’Éric Ciotti au « Congrès des Républicains » de décembre 2021 – il était alors arrivé en tête au premier tour avec 25,59% des voix des militants, et il pourrait encore prendre la tête du parti si un vote est organisé pour en renouveler la présidence d’ici la fin de l’année. Dans ce contexte, que peut donner un quinquennat Macron marqué par la droitisation de son électorat (et de l’ensemble de l’électorat en général), et dont les majorités seront fortement dépendantes d’un parti LR à la remorque idéologique du Rassemblement national ? Celui qui se présentait en rempart progressiste contre le camp des nationalistes n’est-il pas en passe de servir la soupe à l’extrême-droite, et de multiplier les paquets de réforme qui seront autant de victoires idéologiques pour le RN ? Le parti de Marine Le Pen apparaissant de plus en plus soucieux de parachever sa dédiabolisation, voire de séduire les forces d’argent, économiques et financières, par des gages de crédibilité et d’adhésion à la bonne marche du capitalisme, il est même probable que LREM et ses alliés trouveront sur leur droite, au-delà de LR, et pas seulement sur les questions d’immigration ou de sécurité, un soutien croissant des députés RN.
Résumons la situation, et les risques de création de facto d’un bloc de convergences d’intérêts et d’idées « macro-lepéniste ». Dénué de majorité absolue à l’Assemblée, le président de la République a deux options principales pour faire passer ses réformes. La première est de recourir à l’article 49 alinéa 3 sur les grands chantiers du quinquennat. Et après tout, Élisabeth Borne ne serait pas la première à user et abuser de cet outil, puisque même Michel Rocard, entre 1988 et 1991, s’en est largement servi. Le gouvernement pourrait d’ailleurs y recourir dès la rentrée 2023, lorsqu’il s’agira de clore les débats qui s’annoncent sur la très controversée réforme des retraites – pour rappel, Emmanuel Macron nous promet de reculer l’âge de départ à 65 ans. Toutefois, ledit 49.3 ne peut être utilisé qu’une seule fois par session parlementaire (vote du budget exclu). C’est là que la seconde option intervient : chercher à obtenir des majorités sur des textes précis. En la matière, Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur depuis 2020, a de la suite dans les idées. « Sur la sécurité et l’immigration, nous trouverons une majorité absolue à l’Assemblée nationale. Pour voter des moyens supplémentaires pour nos forces de l’ordre, pour expulser les étrangers qui troublent l’ordre public, pour lutter contre les casseurs », a-t-il prévenu le 28 juin dernier, sur RTL. Comprendre : si LR et le RN sont cohérents, ils voteront les textes. Emmanuel Macron et Gérald Darmanin se sont entendus pour profiter du projet de loi d’orientation et de programmation du ministère de l’Intérieur pour réformer à nouveau le droit d’asile et mettre en place de nouvelles mesures, plus restrictives encore, sur l’immigration.
De son côté, le Rassemblement national aborde ce début de quinquennat avec la volonté de s’intégrer définitivement dans les institutions. L’enjeu de crédibilité vis-à-vis de l’électorat de droite et du centre-droit est essentiel, puisque, dans ce qui reste d’électorat à gauche (entre un quart et un tiers des votants, selon le scrutin), les lepénistes ont bien compris qu’ils n’ont quasiment aucune marge de progression – à moins de jouer uniquement sur le rejet du camp libéral et de la personne d'Emmanuel Macron. Cette crédibilité, le RN entend la renforcer aussi vis-à-vis des puissances d’argent et des marchés ; ces derniers, qui considèrent le parti de Marine Le Pen comme particulièrement fragile sur les questions économiques, sont – on l’a vu avec l’élection d’Emmanuel Macron en 2017 (Benoît Hamon, François Fillon, Emmanuel Macron : les médias feront-ils l'élection présidentielle de 2017 ?) – essentiels pour assurer à tout candidat l’accession aux manettes du pouvoir. Le RN fera d’autant plus cet effort de rassurer les CSP+ et les grandes entreprises, que le renoncement progressif de Marine Le Pen vis-à-vis de presque toutes ses anciennes promesses sociales et souverainistes (portées entre 2011 et 2017) semble ne pas lui coûter une seule voix. Le rapprochement avec la droite libérale semble donc inéluctable.
La fragilisation de la majorité présidentielle peut avoir la double conséquence regrettable de favoriser son rapprochement programmatique avec l’extrême-droite, mais aussi de renforcer la dimension autoritaire de l’exécutif, qui semble incapable de remettre en cause sa façon de conduire les affaires et de prendre en compte et les oppositions parlementaires (en particulier celles de gauche), et les corps intermédiaires. Constitutionnellement, des outils comme le 49.3 sont déjà là, à son service, mais c’est surtout dans sa pratique du pouvoir que le gouvernement risque de s’isoler encore plus, de vouloir faire passer ses réformes sans dialogue aucun. L’isolement du chef de l’État dans sa tour d’ivoire, convaincu de sa grandeur par le fait même qu’il est le seul président de la Vème République à être réélu hors période de cohabitation (faisant fi du contexte particulier de son élection puis de sa réélection), est plus prégnant que jamais – et sa morgue était d’ailleurs palpable, lors du débat d’entre-deux tours de la présidentielle. Durant des mois, favorisé par le contexte de guerre en Ukraine qui a fait bondir les intentions de vote en sa faveur, il n’a même pas daigné faire campagne, évitant tout débat lors du premier tour de la présidentielle, souhaitant se placer « au-dessus de la mêlée », comme si des considérations aussi insignifiantes que les enjeux d’une élection ne le concernaient pas… Nul doute, dans un tel contexte et vu le déni de l’Élysée face à la claque (relative) subie par son parti aux législatives, que la crise de régime va s’accentuer et débouchera, au minimum, lors de ce second quinquennat, sur des moments de violence politique et sociale marquants.
Panneaux électoraux en banlieue parisienne, lors du premier tour de l'élection présidentielle.
Comment la majorité macroniste sert de marchepied à l’extrême-droite dans son ascension au pouvoir
En réalité, le virage clairement droitier d’Emmanuel Macron, opéré suite au mouvement des Gilets jaunes et aux élections européennes de 2019, sert, depuis le début du premier quinquennat déjà, le Rassemblement national, en lui offrant sur un plateau, et des victoires idéologiques non négligeables, et un paquet de mesures et réformes qui renforcent la dimension autoritaire de notre régime politique. Cela fournit à l’extrême-droite tous les outils pour, demain, une fois arrivée au pouvoir, être en capacité de gouverner comme bon lui semble, sans même avoir besoin de changer fondamentalement nos institutions. On se souvient déjà de la loi dite Collomb, loi Asile et Immigration, votée dès le début du quinquennat précédent, et qui avait suscité l’indignation jusque dans les rangs de la macronie. Pour ne citer qu'une seule de ses mesures, depuis le vote de ce texte, les enfants peuvent rester enfermés dans un centre de rétention jusqu’à 90 jours.
Sous Emmanuel Macron, non seulement le gouvernement a usé de tous les outils mis à sa disposition – et ils sont nombreux sous la Vème République – pour passer outre les oppositions au Parlement, mais de surcroît, l’État s’est adonné à une répression féroce des mouvements sociaux qui ont contesté sa politique. Ce fut en particulier le cas contre les Gilets jaunes en 2018-2019, qui avaient la spécificité de ne pas être encadrés par des syndicats, mais plus généralement, que ce soit avec Christophe Castaner (2018-2020) ou Gérald Darmanin (depuis 2020) à l’Intérieur, on a pu noter un durcissement de la doctrine de maintien de l'ordre et de gestion des manifestations. Une forme de néolibéralisme autoritaire, marquée par l’usage de moyens répressifs, policiers et judiciaires, visant à briser les résistances, s’est progressivement mise en place, dans la continuité lointaine de Ronald Reagan aux États-Unis et de Margaret Thatcher au Royaume-Uni dans les années 1980.
Cette dérive autoritaire a été rendue possible par l’actualité sécuritaire, au fil du temps, depuis désormais une vingtaine d’années. En effet, les lois préparées par le ministère de l’Intérieur, adoptées au fur et à mesure des crises, des faits divers et des évènements politiques ou sécuritaires, se sont multipliées en la matière. Adoptée en mars 2010 par la droite sarkozyste, et faisant suite aux révoltes des banlieues de 2005 et de 2007, une première loi créait un inquiétant « délit de participation à un groupement violent » (officiellement, en vue de commettre des violences, des destructions ou des dégradations). Comme nous l’expliquions dans un article de juillet 2021 (La France est-elle un pays raciste ? (2/4) Appareils judiciaire, policier et carcéral, au service d'un système de discriminations), la caractérisation de plusieurs faits matériels permettant de démontrer la volonté d’un groupe de personnes de causer des dégradations ou de commettre des violences, suffit donc désormais à permettre leur interpellation et à exercer des poursuites. Ce dispositif a amplement été utilisé contre les Gilets jaunes. Autre moment fort, la série d’attentats de masse qui ont frappé la France, notamment Paris en 2015 et Nice en 2016. Dès octobre 2017, les députés LREM, Modem et même Les Républicains adoptaient la loi renforçant la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme, visant à remplacer l’état d’urgence proclamé en 2015, mais qui, de fait, intègre une multitude de mesures d’exception dans le droit commun ; pour rappel, ce paquet législatif facilite le recours aux assignations à résidence administratives et les perquisitions hors d’état d’urgence. Depuis, il est avéré que la plupart des outils votés ont énormément servi à surveiller et à empêcher l’action de militants écologistes… Par la suite, la loi du 10 avril 2019 visant à renforcer et garantir le maintien de l’ordre public lors des manifestations, plus connue sous le nom de « loi anticasseurs » (en partie censurée par le Conseil constitutionnel), est également venue ajouter une pierre à l’édifice répressif. Pour approfondir cette dimension de la présidence Macron, nous renvoyons les lectrices et les lecteurs à cet article de juillet 2019 : Du « Grand débat » aux élections européennes : Emmanuel Macron, ou l'illusion de l'ancrage populaire.
Enfin, dernière pierre à l’édifice, mais pas des moindres (loin de là), la loi confortant le respect des principes de la République, dite aussi « loi contre le séparatisme », renforce les contrôles sur les associations cultuelles, et restreint l'instruction à domicile. Portée par Gérald Darmanin (et sa ministre déléguée Marlène Schiappa) et promulguée le 24 août 2021, cette loi vise large. Elle cible explicitement « l'islam politique », et envoie par ce biais un message à destination des électorats de droite et d’extrême-droite. Elle institue un contrôle des financements des lieux de cultes par des puissances étrangères, sanctionne sévèrement la tenue de réunions politiques dans des lieux de culte. Elle institue un délit de mise en danger de la vie d'autrui par diffusion d'informations sur la vie privée. La scolarisation des enfants dans une école devient obligatoire et l'école à la maison est soumise à autorisation préalable, et non plus à une simple déclaration. Enfin, et sans être exhaustif, la loi introduit la possibilité pour les préfets de demander la suspension de l’exécution d’un acte d’une collectivité qui porterait gravement atteinte « aux principes de laïcité et de neutralité des services publics ». Une des premières activations de cette procédure a été effectuée par le préfet de l'Isère, après que le conseil municipal de Grenoble a modifié le règlement intérieur des piscines communales, autorisant de facto des maillots couvrants tel le burkini ; et en l'espèce, le 25 mai dernier, le Conseil d'État a confirmé la suspension du règlement litigieux.
Sur le plan du discours et des idées, nous avons eu l’occasion, depuis cinq ans, de voir qu’Emmanuel Macron n’était pas totalement déconnecté des idéologies d’extrême-droite. Sans remonter jusqu’à sa visite au Puy-du-Fou aux côtés de Philippe de Villiers en août 2016, ni même à son éloge, en novembre 2018, du « maréchal Pétain » (« grand soldat », selon lui, durant la Grande Guerre), on peut au moins mentionner deux autres faits, à notre sens beaucoup plus illustratifs. Le 11 février 2020, devant les députés de sa majorité réunis au palais présidentiel, Emmanuel Macron a, pour évoquer le sentiment de déconnexion entre les citoyens et les élites du pays, repris la distinction, développée par l’intellectuel nationaliste Charles Maurras (1868-1952), entre « pays légal » (la République française et ses institutions, considérées comme illégitimes) et « pays réel » (enraciné dans les provinces, « le pays sain, celui qui travaille et qui ne politique pas », disait Maurras). Le défunt académicien défendait ainsi un régime de monarchie décentralisée. « Le problème qu’on a, politiquement, c’est qu’on a pu donner le sentiment à nos concitoyens qu’il y avait un pays légal et un pays réel. Et que nous on savait s’occuper du pays légal – moi le premier –, et que le pays réel ne bougeait pas, expliquait alors le chef de l’État, selon des propos rapportés par Le Monde et confirmés par le Figaro. Sur le sujet de la sécurité, en premier chef, il faut faire bouger le pays réel ».
Beaucoup plus récemment, lors de son interview du 14 juillet dernier (la première depuis sa réélection), le chef de l’État a glissé, dans ses réponses aux deux journalistes qui l’interrogeaient, une subtile référence à un concept prisé par l’extrême-droite. En parlant d’une nouvelle réforme de l’assurance-chômage, Emmanuel Macron a affirmé qu’« une nation, c’est un tout organique », estimant qu’« il n’y a pas de modèle social s’il n’y a pas de travail pour le financer ». Or, comme l’expliquait pour Libération l’historien Nicolas Lebourg, dans une interview publiée le 15 juillet, « la conception de la nation sur la base d’un contrat social » s’est opposée, depuis le XIXème siècle, à « une idée nationale […] structurée, elle, sur l’idée que les peuples ont un génie propre, une âme spécifique qui relie et dépasse ses membres ». Cette dernière représentation, dit-il, « a abouti, à la fin du XIXème siècle, aux conceptions organicistes de l’extrême-droite ». Il ajoute encore : « En France, Maurice Barrès explique alors que la nation, c’est "la terre et les morts" ; en Allemagne se développe l’idéologie "Blut und Boden", c’est-à-dire "sang et sol". » On n’est pas dans le contrat social mais dans l’appartenance à un corps, en quelque sorte.
Ces éléments de langage ne sont pas en soit des révolutions paradigmatiques. Des propos choquants et s’inspirant des idées d’extrême-droite, on en a entendu par le passé, dans la bouche de personnalités de droite surtout, mais aussi à gauche. Toutefois, pour celui qui s’érigeait en héraut du progressisme, ces clins d’œil, qui viennent s’ajouter à des réformes, lois et décrets liberticides, sont loin d’être anodins. Totalement « gratuits » (ils ne doivent pas lui apporter une seule voix), ils viennent accentuer l’extrême-droitisation du centre libéral français, alimenter une sémantique, une atmosphère qui redonne des couleurs aux paradigmes de la droite dure et identitaire. Non pas que Le Pen et Macron soient identiques, mais la dérive autoritaire de ce dernier, l’Histoire nous l’a appris, est d’autant préoccupante que le fond idéologique des milieux libéraux partage avec l’extrême-droite l’idée d’une hiérarchisation, d’une inégalité de principe entre les individus, et cela peut politiquement se traduire par le pire. Par ses discours, par ses prises de position, et par celles de ses ministres et députés, Emmanuel Macron élargit, au profit de l’extrême-droite, ladite fenêtre d’Overton – pour mémoire, cette « fenêtre » est une métaphore qui désigne l’ensemble des idées, opinions ou pratiques considérées comme plus ou moins acceptables par l’opinion publique d’une société donnée.
Dans le même sens, les ministres du gouvernement, et en particulier Gérald Darmanin à l’Intérieur, depuis 2020, et Jean-Michel Blanquer, à l’Éducation nationale entre 2017 et 2022, ont pris l’habitude de se saisir de tout fait divers d’ordre sécuritaire ou proto-religieux pour justifier un durcissement de leur discours, voire l’adoption de réformes répressives ou liberticides. Or, cette manipulation systématique des faits divers est historiquement une pratique très caractéristique de l’extrême-droite – que s'était déjà largement appropriée Nicolas Sarkozy, dès son passage au ministère de l'Intérieur à partir de 2002, appliquant le vieil adage : « un fait divers, une loi », qui permet de toujours rester au centre de l'attention médiatique et de donner une impression (trompeuse) d'efficacité, d'action et de réaction. Exemple parfaitement illustratif au cours du dernier quinquennat : dans un contexte fortement marqué par les sorties haineuses contre les musulmanes et les musulmans, en particulier contre les femmes voilées, nous avons été collectivement témoins d'un déferlement de prises de parole islamophobes suite à l'attentat terroriste qui a frappé, le 3 octobre 2019, la préfecture de police de Paris (quatre fonctionnaires de police ont alors été tués et deux blessés dans une agression au couteau par un individu qui y travaillait). Suite à ce drame, personne dans la chaîne de commandement n'a été remis en cause – le ministre Christophe Castaner et le préfet sont restés en place. C'est alors le président de la République lui-même qui a fait de la récupération, quand il a déclaré, le 8 octobre 2019 : « Les institutions seules ne suffiront pas. L'administration seule et tous les services de l'état ne sauraient venir à bout de l'hydre islamiste. Non. C'est la nation tout entière qui doit s'unir, se mobiliser, agir. Nous ne l'emporterons que si notre pays [...] se lève pour lutter contre cet islamisme souterrain qui corrompt les enfants de France. Une société de vigilance, voilà ce qu'il nous revient de bâtir. » Pourtant, cette « société de vigilance » à laquelle Macron appelle de ses vœux n'est rien d'autre qu'un aveu d'échec, puisque cela signifie que ce sont les citoyennes et les citoyens qui doivent assurer leur sécurité, et non les pouvoirs publics, défaillants. S'il s'agit de dire aux gens de « faire attention », merci Monsieur le président, nous ne vous avions pas attendu ; s'il s'agit de délation, de délit de sale gueule et de méfiance généralisée, c'est que nous avons franchi un cap inquiétant – et le couac survenu dans la même période de « fiche de signaux faibles de radicalisation » à l'Université de Cergy-Pontoise confirmait alors la pente dangereuse dans laquelle nous sommes. À partir de 2020, le terme de « séparatisme » a progressivement remplacé celui de « radicalisation » (longtemps à la mode) dans les discours présidentiels et gouvernementaux.
Comme le disait le journaliste Pierre Jacquemain dans sa chronique #Laminutepolitique du 5 juillet dernier, sur la chaîne Youtube de la revue mensuelle Regards : « Avec une Assemblée nationale franchement et radicalement de droite, c’est un coup d’accélérateur liberticide et sécuritaire que pourrait activer le couple Macron/Darmanin. » Il prend pour exemple emblématique le sujet de l’immigration : « Leur obsession : expulser plus encore qu’on ne le fait déjà les déboutés du droit d’asile. Et pour cela, ils pourraient accélérer les OQTF – les obligations de quitter le territoire français – dès le refus d’une demande d’asile. Et ils envisageraient même de supprimer l’exception qui protège les étrangers qui résident en France depuis au moins dix ans. C’est donc sur le très glissant terrain de l’immigration et de la sécurité que Macron pourrait retrouver sa majorité perdue. »
Dans la foulée des quinquennats Sarkozy et Hollande, le Parti socialiste, dès 2017, et Les Républicains, en deux temps, lors des scrutins de 2017 et de 2019, se sont effondrés, pour atteindre en cette année 2022 des niveaux jamais connus jusque-là par ces deux formations. Emmanuel Macron, issu d’un gouvernement PS, nommant dès son élection un Premier ministre de droite (LR), a su capitaliser sur ce vide pour prendre la tête des électorats libéraux de gauche et de droite, et finalement l’emporter (Cf. notre article de juillet 2020 : De la Monarchie de Juillet à Emmanuel Macron : le centre libéral, intrinsèquement hostile au peuple). Dans leur essai L’illusion du bloc bourgeois. Alliances sociales et avenir du modèle français, publié en 2017, Stefano Palombarini et Bruno Amable décrivaient comment la gauche française, depuis les années 1980 de façon plus ou moins flagrante, et sous la présidence de François Hollande (2012-2017) en particulier, avaient cherché à constituer un « bloc bourgeois » enraciné dans une pseudo-pensée moderniste, en actant l’abandon du vote des classes populaires – et donc de la défense de leurs intérêts. L’électorat de centre-droit acquis à la globalisation, à la dérégulation du marché et à la construction européenne, en dissonance avec le conservatisme sociétal de François Fillon, a rejoint l’électorat bourgeois de gauche et ainsi permis la victoire d’Emmanuel Macron en 2017.
Or, l’intuition des deux auteurs était que ce « bloc bourgeois » ne pouvait perdurer en tant que tel, qu’il était en fait minoritaire dans le pays, et qu’il ne conserverait son hégémonie qu’en s’ancrant à droite. Cinq ans plus tard, dans un entretien concédé au média Politis le 4 mai dernier, l’économiste Bruno Amable non seulement constate qu’ils avaient raison – la violence néolibérale, avec ses penchants autoritaires, a imprégné tout le premier quinquennat, faisant oublier le « en même temps » promis par le candidat Macron –, mais que, pire encore, dans la configuration de tripartition actuelle, avec une alliance des forces de gauche autour de l’Union Populaire, nous pourrions voir au cours du quinquennat qui s’ouvre se « refonder une opposition à cette Nouvelle Union Populaire qui soit centrée sur des alliances thématiques entre le bloc bourgeois et la droite dure ». Où va donc le bloc bourgeois, qui constitue encore ce gros quart d’électrices et d’électeurs ayant voté Macron au premier tour de l’élection présidentielle ? Conduit-il le pays vers une forme de proto-fascisme qui ne dirait pas son nom, un macro-lepénisme qui, demain, pourrait donner un système de gouvernance (préfiguré par Macron) mixant un autoritarisme préoccupant et un socle de mesures néolibérales profondément inégalitaire ? À ce stade, et compte tenu des désillusions déjà suscitées par ce premier quinquennat en la matière, il est difficile d’être optimiste pour la suite. Et cette irresponsabilité chronique qui semble de plus en plus caractériser la posture du camp macroniste confère à la gauche une responsabilité d’autant plus grande, le devoir de construire une alternative crédible et de proposer un nouveau chemin aux Françaises et aux Français. Unie à l’occasion des législatives mais cumulant, finalement, à peine un quart des votes à cette occasion, cette gauche-là sort de la séquence électorale dans un état pour le moins critique, mais non dénué d’espoirs. C’est tout l’objet du troisième volet de cette série d’articles : Quelles leçons tirer des élections de 2022 ? (3/3) À gauche, le verre est-il à moitié vide ou à moitié plein ?
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