Par David Brites.
Au soir du 10 avril dernier, le « peuple de gauche » connaissait, pour la deuxième fois d’affilée, et pour la troisième fois depuis 2002, une énième déconvenue, en constatant qu’aucun parti dit de gauche n’était présent au second tour de l’élection présidentielle. Le casting était finalement bien celui annoncé depuis cinq ans, à savoir le chef de l’État sortant Emmanuel Macron, incarnation du centre et de la droite (ou des progressistes, diront certains), opposé à Marine Le Pen, représentante de l’extrême-droite (ou du camp national, diront d'autres) ; celle-ci fut ensuite vaincue une nouvelle fois, largement, au terme du scrutin. La frustration autant que la lassitude dominaient dans les rangs – des rangs réduits à un tiers de l’électorat, un niveau historiquement bas pour la gauche française. Pourtant, cinq mois après, le bilan n’est pas si dramatique qu’il n’y paraît, et à bien des égards, ce qui restera de cette année 2022 dépendra de la gestion, sur la durée, des demi-succès obtenus par la gauche lors de cette séquence électorale (la présidentielle puis les législatives qui lui ont succédé). Décryptage.
Savoir dans quelle état la gauche ressort des élections de 2022, et plus globalement, de dix ans de présidence de François Hollande puis d’Emmanuel Macron, n’est pas une mince affaire. Ce qui est certain, c’est que la situation de la gauche française n’est pas bonne. D’ailleurs, à bien des égards, la crise multiforme que nous décrivions dans le premier volet de cette série d’articles (publié en juillet dernier : Quelles leçons tirer des élections de 2022 ? (1/3) Abstention, recomposition, tripartition : la Vème République à bout de souffle) est avant tout liée à la crise de la gauche elle-même. Nous pourrions même le reformuler ainsi : alors que l’effondrement de LR aux élections nationales est une conséquence de la recomposition du champ politique, celui de la gauche en est plutôt la cause. La crise actuelle est une conséquence, en quelque sorte, du quinquennat Hollande, pendant lequel, plus que jamais, a semblé disparaître à gauche toute offre politique qui soit une alternative crédible aux politiques libérales proposées par le centre et la droite. La crise de la gauche, c’est la fin de la bipolarisation, c’est le déclin de la participation, et c’est un « boulevard » pour une force contestataire qui en appelle à des sentiments moins louables que le désir de justice sociale, à savoir l’extrême-droite.
En face, comme nous l’avons vu le mois dernier dans le deuxième volet (Quelles leçons tirer des élections de 2022 ? (2/3) De la construction à petits pas du « macro-lepénisme » : les droites à la croisée des chemins), LREM est devenue sociologiquement le premier parti de droite, à mesure que l’électorat de gauche se détournait du chef de l’État (vers 2018-2019), provoquant, par contrecoup, un brusque recul des Républicains à partir des élections européennes de mai 2019 – recul qui s’est poursuivi lors de la présidentielle de cette année. Un Rassemblement national ayant le vent en poupe, un parti LR qui s’accroche à ses baronnies et fiefs locaux tout en rejouant la carte sarkozyste des discours sécuritaires et anti-immigration qui sont désormais du pur copier-coller de ceux du RN, et une coalition centrale en mal de sens et d’orientation idéologique, déjà entamée par les égos et les ambitions de ses ténors (François Bayrou et Édouard Philippe en tête), incapable de sentir le pouls du pays et d’entendre le cri de protestation des oppositions et des corps intermédiaires, et qui suit tranquillement le chemin de LR sur les traces rhétoriques de l’extrême-droite : voilà l’état des droites. En face, la gauche a-t-elle quelque chose à proposer ?
Marche du 20 mars 2022 pour la VIème République. Allant de Bastille à la place de la République, elle était organisée par l'Union Populaire et La France Insoumise, en soutien à la candidature de Jean-Luc Mélenchon à la présidentielle.
Une présidentielle qui renforce les Insoumis mais confirme le déclin global de la gauche
D’ores et déjà, nous pouvons répondre affirmativement à cette dernière question : oui, la gauche a quelque chose à proposer. On pense bien ce que l’on veut des programmes portés par les partis de gauche, à tout le moins, on peut reconnaître à la plupart de ces formations d'y avoir travaillé, et tout particulièrement La France Insoumise. Le 12 mars de cette année, Jean-Luc Mélenchon et ses compagnons de route animaient même, à l’image de ce qu’ils avaient déjà fait lors de la campagne de 2017, une émission de 3 heures diffusée sur les réseaux sociaux, dans laquelle ils chiffraient, expliquaient et justifiaient le budget de leur programme. En outre, sur divers thèmes (agriculture, handicap, féminisme, écologie, etc.), le programme de l’Union Populaire (nom choisi pour la plateforme de campagne de Mélenchon, et qui devait ensuite servir de base à la NUPES) s’inspirait de propositions déjà formulées et peaufinées par des acteurs de la société civile ayant développé une expertise sur ces mêmes sujets.
On peut par ailleurs se réjouir, en dépit du peu de cas qu’il a fait, durant tout le premier mandat Macron, de la diabolisation que les médias mainstream alimentaient à son égard (notamment depuis la séquence de la perquisition du siège de La France Insoumise en octobre 2018), de l’originalité et de l’engouement que Jean-Luc Mélenchon a su créer autour de sa campagne – dans un contexte, il faut bien le rappeler, globalement très morose, marqué par l'après-COVID, la guerre en Ukraine, et la réélection annoncée d'un Emmanuel Macron pourtant fort impopulaire. On peut notamment mentionner le meeting en « réalité augmentée » sur la thématique de l'eau, dès le 10 avril 2021 (car le leader insoumis avait fait le choix de faire démarrer sa campagne extrêmement tôt), ou encore le meeting immersif du 16 janvier 2022, à Nantes, qui ne sont pas sans rappeler les apparitions en hologramme dans ses meetings de 2017. La nouvelle technologie est mise au service de la campagne, et surtout des idées et des discours. Parmi les autres candidats, on aura bien du mal à se rappeler de moments de campagne mémorables ou enthousiasmants, qu'il s'agisse de Anne Hidalgo, de Valérie Pécresse (exception faite de son meeting raté du 13 février au Zénith de Paris), de Yannick Jadot ou des autres.
Cependant, à la fin, la gauche reste exclue du second tour de la présidentielle. Bis repetita, le choix final reste Macron contre Le Pen, avec un débat d’entre-deux tours au moins aussi gênant, et en tout cas plus ennuyeux encore, qu’en 2017. Pourtant, Jean-Luc Mélenchon fait un score plus qu’honorable, qu’aucun sondage ne lui prédisait – au mieux, les derniers de la campagne lui octroyaient 17 ou 18% des voix. Dès décembre 2021, il déclarait : « C’est un trou de souris, mais on a une chance d’être au second tour ». Quelques semaines plus tard, en janvier, confiant, il ajoutait : « Faites confiance à une tortue électorale, sagace comme moi ». Alors, une tortue, fût-elle fugace, peut-elle rentrer dans un trou de souris ? Si de fait, ce n'est pas arrivé, il est en tout cas démontré, avec le résultat de Mélenchon au soir du premier tour (quasi 22%), qu’atteindre le second tour n’était pas chose impossible. En effet, les trois principaux candidats (Emmanuel Macron, Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon) ont bénéficié, dans les dernières semaines de campagne, d’un effet « vote utile ». Cela paraît évident quand on observe les courbes des intentions de vote des uns et des autres ; et cela, aux dépens de leurs principaux rivaux respectifs, à savoir Valérie Pécresse à droite, Éric Zemmour à l’extrême-droite, et Yannick Jadot à gauche. Le « vote utile », à bien y regarder, a pu profiter à Mélenchon à hauteur d’au moins 4 ou 5 points dans les tous derniers jours – même si celui-ci, évidemment, l’estime inférieur –, ce qui est considérable et, compte tenu du rejet que le leader insoumis suscite chez beaucoup de Françaises et de Français (y compris dans son camp politique), révélateur de la lassitude des électrices et électeurs de gauche de voir fréquemment leur bord politique exclu du second tour. Notons, en passant, à destination de M. Mélenchon, que cette dimension de « vote utile » n’a rien de honteuse ; d’abord parce que ses deux principaux concurrents, M. Macron et Mme Le Pen, en ont au moins autant profité en fin de campagne, et ensuite car, de tout temps, les principaux candidats susceptibles de passer le cap du premier tour en ont toujours bénéficié – et pour cause, on joue sur les règles du système pour se reporter sur le candidat de son camp qui a le plus de chance de l’emporter, et cela se fait dans tous les bords politiques. Cela ne veut pas dire du tout que le vote est sans sens politique ou qu'il se résume à cela.
Au final, la multiplication des candidatures à gauche a clairement desservi Mélenchon, puisqu’il ne lui manquait que 421 308 voix pour passer devant Marine Le Pen au premier tour – il fait d’ailleurs le meilleur score réalisé par un candidat arrivé troisième à une élection présidentielle, de toute l’histoire de la Vème République. Fabien Roussel totalise 802 422 voix (2,28%), soit près du double de l’écart entre Mélenchon et Le Pen. Or, même si l’électorat communiste ne s’était pas reporté entièrement sur le nom de Mélenchon, on peut imaginer, compte tenu de la proximité idéologique et partisane, que le leader insoumis aurait bien trouvé là, en cas de retrait de candidature communiste, le vivier suffisant pour passer au second tour. C’est d’autant plus absurde que le Parti communiste français avait soutenu la candidature et le programme de Jean-Luc Mélenchon, en 2012 de façon active, et en 2017, même si ce fut alors avec moins d'enthousiasme. Mélenchon n’est sans doute pas pour rien dans la dégradation des relations que LFI a entretenu, au fil des ans, avec le PCF. On peut toutefois bien se demander quel était le sens et l’intérêt d’une candidature Roussel qui ressemblait plus à une volonté des communistes, incapables d’enrayer leur déclin depuis les années 1980 et de reformuler une offre programmatique claire et désirable, de montrer qu’ils n’avaient pas disparu – en surfant tristement sur une sémantique pseudo-populaire d’assez bas niveau. L’immense majorité de l’électorat de gauche ne remerciera donc pas M. Roussel de s’être présenté et d’avoir maintenu vaille que vaille sa candidature. D’ailleurs, on peut en dire autant sur la candidature d’Anne Hidalgo, qui, en plus de fragiliser considérablement la maire de Paris au niveau local (et de la ridiculiser, compte tenu du déroulé et de la faiblesse de sa campagne électorale), a eu un double inconvénient. D’abord, en empêchant François Hollande de se représenter (comme il semble bien qu’il en avait envie, jusque février dernier), elle a privé les Françaises et les Français du plaisir de lui infliger une déculottée électorale – car nul doute qu’il n’aurait pas fait un meilleur score qu’Hidalgo. Ensuite, en refusant de se retirer au profit du candidat écologiste Yannick Jadot (pourtant bien mieux placé dans les intentions de vote), alors que ce dernier avait accepté, en février 2017, de faire de même au profit de Benoît Hamon, le Parti socialiste a participé à fragmenter les voix de gauche, pourtant sans aucune perspective de victoire (Hidalgo finit avec 1,75% des voix...), et a ainsi privé Jadot de la capacité à dépasser le seuil de 5% des voix qui lui aurait permis (ainsi qu'au PS s'il l'avait soutenu) un remboursement de ses frais de campagne.
Dans le bilan de la gauche à l’élection présidentielle, deux points importants peuvent être mis en avant, et pas vraiment à son crédit. Tout d’abord, la faiblesse historique de ce qu’en France, on appelle la gauche, dans son ensemble. Comparons ce qui est comparable. En 2007 et en 2017, François Bayrou puis Emmanuel Macron ayant capté un très grand nombre de voix de centre-gauche, il est difficile de décrypter le « score » cumulé de toute la gauche. Mais observons les autres scrutins de la Vème République. En 2012, sans même compter les votes de gauche portés sur le nom de Bayrou, la gauche fait, en tout et pour tout, 43,75% des voix – et François Hollande fait 51,64% au second tour. En 1995, la gauche cumule 40,56% des voix au premier tour – et Lionel Jospin fait 47,36% au second. Même en 2002, année si mal vécue dans la mémoire socialiste, le total de la gauche est tout de même de 42,89% au premier tour. Aux élections présidentielles de 1974, de 1981 et de 1988, la gauche cumule systématiquement plus de 45% des voix au premier tour. Les années 1990, au sortir des deux septennats de François Mitterrand, avaient déjà représenté un moment de tassement de la gauche à l’échelle nationale – correspondant au déclin du Parti communiste français, au profit du Front national –, mais celle-ci se maintenait encore à un niveau élevé. Le score cumulé de la gauche au premier tour de la présidentielle de cette année 2022, à savoir 31,94% des voix, est particulièrement faible, et il faut remonter aux premières heures de la Vème République pour constater des résultats similaires – 31,72% des voix en 1965 (François Mitterrand faisait ensuite 44,80% des voix au second tour), et 32,22% en 1969. À l’époque comme aujourd’hui, c’est l’effondrement du centre-gauche (la SFIO hier, le PS désormais) qui explique cette situation.
Entre 2012 et 2022, la gauche a donc perdu près de 12 points. Pourtant, Jean-Luc Mélenchon gagne, entre ces deux dates, près de 11 points. On ne peut que constater, en conséquence, que, profitant d’un effet « vote utile » et de la faiblesse des candidatures socialiste, écologiste et communiste, le leader insoumis, fort d’une campagne bien menée (sur le fond comme sur la forme), a surtout su capter l’essentiel des voix de la gauche, sans en élargir l'assiette électorale. S’il a permis au pôle radical de reprendre une position hégémonique sur l’ensemble de la gauche (malgré les cris d'orfraie des sociaux-libéraux transfuges du PS), il n’en a pas pour autant permis une augmentation substantielle de cette dernière. Compte tenu des porosités idéologiques qui se multiplient entre le bloc central (LREM, LR) et le bloc national (RN, Reconquête), cette faiblesse de la gauche, de même que son isolement politique (et sa diabolisation par le camp macroniste), compromettent fortement ses chances de l’emporter, si fortuitement elle parvenait un jour au second tour.
En prenant du recul sur l’état de la gauche à l’échelle européenne, ce piètre bilan peut être relativisé. Rappelons qu’en Italie voisine, le Mouvement 5 Étoiles a capté une grande partie des voix de gauche, cumulant 32,68% des voix aux législatives de 2018 (même s’il a déjà été ramené à un score plus modeste, autour de 17%, aux européennes de l’année suivante) ; la coalition de centre-gauche conduite la même année par Matteo Renzi, et largement dominée par un Parti démocrate idéologiquement plus proche des macronistes que de LFI, cumulait alors 22,85% des voix. En quelque sorte, la gauche italienne a quasiment disparue, absorbée à la fois par des « démocrates » héritiers de la démocratie chrétienne, et par le M5E difficilement classable. Au Royaume-Uni, si le Parti travailliste cumulait plus de 32% des voix aux législatives de 2019, il obtenait toutefois son plus faible nombre d’élus depuis près d’un siècle, alors même que cela fait depuis 2010 qu’il est relégué dans l’opposition. En outre, le changement de direction en 2020, avec le départ de Jeremy Corbyn, consacre un recentrement programmatique du parti, mené par Keir Starmer qui paraît idéologiquement plus proche de Tony Blair que de Corbyn. En Allemagne, le Parti social-démocrate d’Olaf Scholz, parvenu en tête aux législatives de 2021, et le parti des Verts allemands, cumulent certes plus de 40% des voix à eux deux, mais leur programme de coalition reste très modéré, au point de pousser ces deux formations à faire alliance – pour s’assurer une majorité au Parlement – plutôt avec les libéraux du FDP qu’avec le parti de gauche radicale Die Linke, très affaibli électoralement (4,89%). Seuls nos voisins outre-Pyrénées (Espagne, Portugal) font pour l’instant plus ou moins exception. En France, donc, même si une arrivée de Jean-Luc Mélenchon au second tour aurait, sans doute aucun, eu un très important impact psychologique, la gauche, avec un centre de gravité désormais fortement radical, se maintient à des niveaux allant, selon les élections, d’un quart à un tiers des suffrages exprimés à l’échelle nationale. Situation à la fois préoccupante, mais pas si désespérée qu’il n’y paraît. Surtout, situation qui n’est pas exceptionnelle en Europe de l’Ouest. La gauche va mal presque partout, et il n’est pas beaucoup d’endroit où elle parvient à renouveler son logiciel idéologique comme c'est le cas en France depuis 2017.
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Des législatives qui augurent d’une lueur au bout du tunnel ?
Autre point notable du bilan de la gauche au terme de la présidentielle – valable également pour les législatives – et qui rejoint le constat plus global d’une concentration géographique très marquée de chacun des trois grands blocs politiques : la faiblesse de la gauche, y compris La France Insoumise, dans les zones rurales et périurbaines. Nous observions déjà le poids de cette fracture géographique il y a cinq ans (Présidentielle de 2017 : quelles leçons tirer du premier tour ?), mais force est de constater que celle-ci s’est encore renforcée en 2022. Cette réalité est incontestable : Marine Le Pen est arrivée en tête dans 20 036 communes de France, Emmanuel Macron dans 11 861, et Jean-Luc Mélenchon dans… 2 750 communes ! Ce, alors même qu’en pourcentage, il a un score très proche de celui de Marine Le Pen. Même en cas de retrait de Fabien Roussel au profit de Mélenchon, on peut se douter que le nombre de communes où ce dernier serait arrivé en tête resterait très en-deçà de celui de Le Pen.
Certes, cette présentation est forcément un peu caricaturale. Comme le rappelait Jean-Luc Mélenchon lui-même le 21 avril dernier, au lendemain du débat d’entre-deux tours, discourant en conférence de l’Union Populaire, « l’analyse d’une élection est toujours un enjeu idéologique, […] on fait parler les chiffres » ; il précisait : « les chiffres du résultat […] valent ce que vous en comprenez, et suivant ce que vous mettez en rapport, l’un avec l’autre ». Il abordait, dans la foulée, le reproche fait de plus en plus aux Insoumis de ne pas remporter les voix des campagnes et du périurbain, et donc de ne pas s’y intéresser. Pour ce qui concerne son coin d’Amiens, dans la première circonscription de la Somme, comme pour l’ensemble de la Picardie, le député François Ruffin a déjà amplement pointé du doigt le fossé qu’il observe entre territoires de gauche et d’extrême-droite, parfois distants de seulement quelques kilomètres, mais marqués par une différence liée à la nature du tissu urbain ou périurbain. À cela, lors de la même conférence, Mélenchon répondait d’abord en rappelant que, si l’on analyse le scrutin de la présidentielle par circonscription (et non par commune comme nous l’avons fait plus haut), l’Union Populaire est en tête dans 104 circonscriptions, sur 577. Pour mémoire, au premier tour de la présidentielle, Marine Le Pen est en tête dans 206, et Emmanuel Macron dans 256 circonscriptions. L’écart est donc moins abyssal que lorsqu'on l'analyse au niveau communal, c’est pourquoi Mélenchon privilégie cette échelle – il se projetait alors, au cours de cette conférence, sur la campagne des législatives qui arrivaient quelques semaines plus tard. Ensuite et surtout, il présentait alors une carte de ses résultats par commune, dans laquelle apparaissaient en rouge foncé toutes les communes où son nom avait recueilli plus de 30% des suffrages ; et il est vrai qu’un arc allant de la Bretagne au sud-est hexagonal se détache, et qu’il y fait des résultats plus qu’honorables. On y trouve notamment l’Ariège et ce qui fut historiquement le « Midi rouge ». N’ayant pas pu nous fournir exactement la même carte, nous présentons ici une triple carte produite par l’AFP et qui compare les résultats par commune des trois principaux candidats.
La réalité du fossé entre ville et campagne est donc moins caricaturale que cela a été dit, et tend même parfois à s’inverser. En Ariège par exemple, département très rural, Mélenchon est arrivé en tête avec 26,07% des voix (et Le Pen n'y est en tête dans aucune commune), alors qu’à Perpignan, Le Pen est arrivée première (avec 27,38%), de même que dans plusieurs autres villes du Languedoc-Roussillon – à noter qu'en l'occurrence, les trois principaux candidats (Macron, Le Pen, Mélenchon) ont fait dans ces deux territoires (Ariège et Perpignan) des scores importants, autour ou au-dessus de 20%. En fait, le leader insoumis a fait de très bons scores dans les communes du sud et de l’ouest de l’Hexagone, où soit les lepénistes (à l’ouest, en Bretagne ou en Aquitaine par exemple), soit les macronistes (au sud, dans les Alpes, le Roussillon…), sont moins présents, et où, donc, sans être toujours arrivée première, la gauche s’est maintenue à un niveau élevé. La carte n’en est pas moins éloquente : au centre, au nord et au nord-est, La France Insoumise est beaucoup plus absente. Peut-être plus que sur le sujet de la dichotomie campagne/ville ou urbain/périurbain, c’est sur cette opposition nord-est/sud-ouest que le clivage est le plus marqué – mais là encore, tout dépend de l’échelle qui est prise pour l'analyser. « Oui, ça correspond à certaines caractéristiques. Oui, une histoire politique. Oui, c’est vrai, ça compte, déclarait alors Mélenchon. L’imaginaire des gens ne dépend pas du nombre d’arbres qu’il y a dans leur jardin. Leur conscience politique ne se mesure pas au nombre de vaches qui passent dans le coin. […] Il est construit de plein de choses… »
En outre, le résultat du scrutin peut s’analyser géographiquement, mais aussi socialement, et là, on constate que les études à ce sujet confèrent au vote Mélenchon une forte portée populaire. Il aurait remporté autour de 30% du vote chez les personnes gagnant moins de 900 euros par mois ; la même proportion chez les personnes au chômage ; environ 33% du vote exprimé chez les salariés en CDD ; et environ 27% de celui des intérimaires. Ce que le leader insoumis appelle lui-même le « précariat ». Le vote Mélenchon arrive aussi en tête des classes moyennes urbaines, il obtient le score plus qu’honorable de 26% chez les diplômés (6 points de plus qu’en 2017), et environ 32% chez les moins de 35 ans. Il est le candidat le plus populaire chez les jeunes, devant Marine Le Pen qui n'aurait recueilli « que » 25% des voix des moins de 35 ans.
Il est incontestable que le leader insoumis fait de très bons scores ailleurs qu’en outre-mer et que dans les « quartiers populaires » situés en banlieue des grandes métropoles ; si ce n’était pas le cas, il n’aurait pas frôlé 22% des voix à l’échelle nationale. Mais Mélenchon a beau proclamé que « les outre-mer sont les avant-postes de ce qui va arriver ou est déjà arrivé dans tout l’Hexagone », pour l’instant sa faiblesse, notamment dans les anciennes terres communistes du quart nord-est de l’Hexagone, ne peut laisser quiconque satisfait dans son propre camp, et surtout pas les personnalités de gauche qui y sont élues. Dans un essai publié il y a à peine une semaine, intitulé Je vous écris du front de la Somme, François Ruffin explique ainsi : « Cette tension, ma circo en offre un reflet, un cas chimiquement pur. À la présidentielle, Jean-Luc Mélenchon arrive en tête à Amiens, avec plus de 30%. Il caracole dans les quartiers, plus de 60%. Mais il plonge ici, à Flixecourt, à 15%... là où Marine Le Pen grimpe à 45%. Après mille mini-ressentis, cent interpellations, nous avons mené deux campagnes : une avec Jean-Luc, et l'autre sans. Dans les immeubles d'Amiens-Nord, auprès des racisés, notre tract de base, avec JLM, c'était le succès presque assuré, son nom servait de passe-partout, une icône, l'étendard d'une dignité retrouvée. Mais dès qu'on s'éloignait, dès qu'on s'adressait à du populaire blanc, pour le dire avec un euphémisme, cette affection n'était guère partagée, ça coinçait, un verrou, et mieux valait le gommer de nos affiches, l'effacer de nos documents. » C’est un enjeu d’autant plus pertinent que, à regarder attentivement le programme de l’Union Populaire, celle-ci a bien quelque chose à dire à tous les territoires de France, pas seulement les outre-mer et les quartiers populaires, mais aussi les campagnes et le périurbain.
C’est dans ce contexte-là que survinrent les législatives, et fort de son constat sur ses résultats à l’échelle des circonscriptions électorales (nous n’avons pas été exhaustif sur la retranscription de son analyse sur le sujet), Mélenchon lançait donc la campagne avec l’espoir d’emporter ce « troisième tour ».
« Je demande aux Français de m’élire Premier ministre ; je leur demande, pour m’élire Premier ministre, d’élire une majorité de députés insoumis. Insoumis et Union Populaire. Et j’appelle tous ceux qui veulent rejoindre l’Union Populaire […] à se joindre à nous pour cette belle bataille. Il y a donc un troisième tour, il n’y a pas seulement un deuxième tour. » Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’en déclarant ceci, le 19 avril (soit cinq jours avant le second tour de la présidentielle), dans un entretien long format sur BFM-TV, Jean-Luc Mélenchon a fait un coup politique formidable. En se saisissant de l’enjeu des législatives, et en remobilisant l’électorat de gauche – et par contrecoup, les dirigeants politiques de toute la gauche –, il a eu le mérite, et de ne pas laisser le champ libre aux deux mouvements (LREM et RN) qui s’étaient retrouvés au second tour de la présidentielle ; et de redonner toute son importance à un scrutin sous-coté depuis bien trop longtemps, à savoir les législatives. Il a fait ce qu’en d’autres circonstances, d’autres auraient dû faire pour que la partie ne soit pas totalement et définitivement perdue – on pense par exemple à Lionel Jospin, exclu du second tour le 21 avril 2002, et qui, devant la claque historique que cela représentait alors, a déclaré quitter la vie politique, au lieu de profiter du choc sur les consciences pour donner rendez-vous aux électrices et aux électeurs à l’occasion d’un « troisième tour » législatif. Jean-Luc Mélenchon pouvait d’autant mieux le faire qu’il était, sans conteste, en position hégémonique à gauche. Fort de 21,95% des suffrages exprimés, il avait autour de lui des partis qui, s’ils le honnissaient pour avoir siphonné leurs voix (au point qu’aucun n’ait dépassé la barre des 5% permettant le remboursement des frais de campagne, pas même Yannick Jadot qui n’a recueilli que 4,63% des voix), risquaient, sans accord électoral avec La France Insoumise, rien de plus, rien de moins qu’une disparition, ou au minimum une absence de groupe à l’Assemblée nationale. Le bon coup de LFI a été de conditionner tout accord électoral à un accord programmatique – sur la base du programme arrivé en tête à gauche, c’est-à-dire celui des Insoumis. Pour le Parti socialiste, cela signifiait notamment accepter le principe d’une retraite à 60 ans (et l’obligation de le défendre). Sur certains autres points, rares, une liberté d’opinion et de vote serait laissée aux députés – sur la question du maintien ou de l’abandon de l’énergie nucléaire, par exemple. Le 1er mai 2022, la Nouvelle Union Populaire, Écologique et Sociale (NUPES) était constituée, avec un accord électoral, un « programme partagé de gouvernement » (650 propositions) publié le 19 mai, et un candidat au poste de Premier ministre, Jean-Luc Mélenchon. Les autres formations de gauche, EELV, le PS et le PCF, ont négocié et accepté cet accord avec LFI, tant par sens de la responsabilité que par opportunisme, car cela leur assurait quasiment d’office d’obtenir un groupe à l’Assemblée lors de la nouvelle mandature.
De l’autre côté du champ politique, Éric Zemmour déplorait que le RN n’ait pas eu le même bon sens que LFI pour permettre un accord électoral avec Reconquête – il faut dire que le mode de scrutin annonçait une sacré déculotté à ce parti, une fois qu’il se présentait de façon isolée, ce qui n'était pas pour déplaire à Marine Le Pen. Pourtant, les résultats des législatives, à la fois sont encourageants, et en même temps, ils viennent confirmer la fragilité de la gauche et l’ancrage du RN, capable de se constituer (avec 18,68% des voix au premier tour) un groupe important de 89 députés à l’Assemblée (81 de plus qu’en 2017 !), au terme d’une élection qui ne lui a historiquement jamais été favorable. Sans revenir sur la polémique liée au comptage des voix de la NUPES, évoquée dans le premier volet de cette série d’articles, la coalition présidentielle Ensemble et celle de la NUPES sont donc arrivées au coude-à-coude au premier tour des législatives, avec, chacune, environ un quart des suffrages exprimés à l'échelle nationale. Au terme du second tour, certes la NUPES, avec 151 députés, a échoué à ravir la majorité au camp présidentiel, toutefois ce dernier s’est vu empêché, grâce notamment à la stratégie d’union des gauches (pourtant mise à mal par la candidature de dissidents du Parti socialiste), d’atteindre une majorité absolue de députés. Compte tenu du climat dans lequel a eu lieu la campagne, avec des médias mainstream qui ont fait comme si le jeu était plié et une absence quasi-totale de débats nationaux mettant en scène les chefs de file des différents partis et coalitions, on peut dire que ce résultat est d’autant plus réussi. Avec « seulement » quelques 250 députés, et une dépendance totale au groupe LR pour se maintenir, le gouvernement Borne a désormais du travail devant lui. L’élection de Yaël Braun-Pivet au « perchoir », c’est-à-dire à la présidence de l’Assemblée, montre que, si la route est semée d’embûches, elle reste praticable pour la majorité macroniste. L’élection d’Éric Coquerel à la tête de la commission des finances de l’Assemblée a permis toutefois à la NUPES de confirmer que, bien que divisée en quatre groupes distincts, elle constitue bien, à l'Assemblée, la première force d’opposition au gouvernement, devant le RN.
Le soir du premier tour de la présidentielle, Jean-Luc Mélenchon a lancé aux plus jeunes que lui un « Faites mieux ! » qui laisse augurer que, du haut de ses 71 ans, il ne se représentera plus à une présidentielle – lui qui n'a même pas souhaité se représenter à la députation à Marseille. En face, Emmanuel Macron ne peut pas, en vertu de la Constitution, se représenter en 2027. Quant à Marine Le Pen, si elle paraît indéboulonnable, il n'est tout de même pas certain qu'elle se représente ad vitam æternam à la présidentielle – il semble que sa candidature ait d'ores et déjà suscité des critiques ou des doutes en interne suite à l'échec du RN aux régionales de juin 2021, puis lors de l'irruption d'Éric Zemmour dans la campagne. Lasse, elle pourrait aussi laisser la main à son poulain Jordan Bardella, désormais débarrassé de sa principale concurrente en interne, depuis le ralliement de Marion Maréchal au parti Reconquête, au début de cette année. Bref, le succès des trois candidats arrivés en tête lors de la présidentielle a cela de paradoxal qu'il intervient peut-être, voire certainement, au crépuscule de leur vie politique. Cela pose la question de leur succession, et sur ce point, les jeux restent ouverts. D'autant que les trois formations que sont LREM, le RN et LFI, si elles dominent complètement leur camp à l'échelle nationale, demeurent des quasi nains à l'échelle locale, avec très peu d'élus locaux (surtout si on les compare à LR, au PS, et même à l'UDI, au PCF et à EELV). Sans grandes figures locales, il peut s'avérer plus difficile de faire émerger une personnalité à même de succéder au chef de file actuel. À droite, la course va se jouer au sein de la coalition Ensemble, mais nous pouvons parier que, profitant du vide laissé par Emmanuel Macron au centre-droit, le parti Les Républicains cherchera à revenir dans la partie à l'occasion de la présidentielle de 2027. À l'extrême-droite, si Bardella tient déjà solidement le RN, il pourrait être concurrencé au-delà, en campagne, par LR ou par Reconquête notamment.
À gauche, la situation paraît plus confuse encore, du fait du nombre de partis en présence, et de leurs fragilités respectives : LFI, le PS, EE-LV, le PCF, Génération·s, le NPA, mais aussi le mouvement Place Publique de Raphaël Glucksmann, auxquels s'ajoutent une flopée de personnalités plus ou moins indépendantes, comme des transfuges du PS, ou encore François Ruffin (membre du groupe parlementaire LFI mais non du mouvement du même nom). Dans ce contexte, la coalition de la NUPES est venue redonner un peu d'espoir, et briser le mythe des « gauches irréconciliables » (théorisé en son temps par un certain Manuel Valls). Le score de la NUPES aux législatives n’est pas incroyable. Il n’esquisse pas le paradis, loin de là. Mais la gauche, avec ses bonnes âmes, mais aussi ses égoïstes, ses girouettes et ses opportunistes (et elle en compte, bien entendu), a su rallumer une petite flamme. La dynamique « majoritarisante » post-présidentielle s’est cassée, et en cela, ce scrutin a été, indéniablement, un demi-échec pour le chef de l’État, et par voie de conséquence, un demi-succès pour la NUPES. Reste désormais à savoir combien de temps cette coalition des forces de gauche durera. De leur capacité à dépasser les égos, les ambitions, les aigreurs et les rancunes, dépendra sans doute pour beaucoup la suite des évènements, et la capacité du RN à s’ériger, cette fois de façon incontestable, en première force alternative au macronisme. Aux Insoumis, écologistes, socialistes et communistes de se mettre désormais au travail pour préparer la suite.
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