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Par David Brites.

En 2017, soutenu par un François Bayrou qui avait déjà, en son temps, souhaité porter un centre « indépendant » de la gauche et de la droite, Emmanuel Macron avait été élu à la présidence de la République sur une promesse de renouvellement politique, de dépassement des clivages partisans traditionnels. Avec cette figure issue d'un gouvernement PS, qui désignait dès sa prise de fonction un chef de gouvernement issu des Républicains (Édouard Philippe), nous pouvions avoir l'illusion de croire que le clivage gauche-droite était mort et enterré, ou du moins qu'il devrait désormais composer avec une force centrale capable de l'emporter aux élections nationales. Cinq ans après, difficile de dire que la réélection d'Emmanuel Macron s'est faite dans des conditions similaires, puisque l'électorat de droite s'est massivement reporté sur son nom lors de la présidentielle de 2022, au contraire des anciens électeurs PS qui avaient jeté leur dévolu sur lui en 2017, puis s'en sont détournés au cours du premier quinquennat. En ce début d'année, nous proposons un petit retour en arrière dans l'histoire politique moderne de la France, pour nous poser la question : en France, le centre existe-t-il vraiment ? Et en particulier sous la Vème République du fait des modes de scrutin qui s'imposent depuis 1958, n'est-il pas toujours condamné à finir dans les bras de la droite ?

Les élections présidentielles et législatives de 1974, de 1978 et de 1981 avaient vu s'instaurer ce que Maurice Duverger, universitaire et juriste (décédé en 2014), avait appelé le « quadrille bipolaire », à savoir une forme de bipolarisation dédoublée : deux partis dominaient à gauche (le PS et le PCF), et deux autres à droite (le RPR et l'UDF). À gauche comme à droite, le même raisonnement prévalait alors : celui des deux arrivé en tête au premier tour obtiendrait le ralliement de l'autre au second tour, dans une logique majoritarisante, pour faire gagner son camp. Ainsi, François Mitterrand (PS) reçut-il le soutien de Georges Marchais (PCF) au second tour de la présidentielle de 1981, et, en face, Valéry Giscard d'Estaing (UDF) reçut-il, certes du bout des lèvres (et en toute insincérité) celui de Jacques Chirac (RPR). Bis repetita en 1988, quand Raymond Barre appela à voter Jacques Chirac au second tout de la présidentielle. Et lors des législatives, le mode de scrutin, majoritaire à deux tours, entraînait la même logique. Dans ce contexte, il restait peu d'espace pour un parti centriste qui ne serait rallié ni à la droite ni à la gauche.

La question reste de savoir ce qu'un « centre » politique pourrait proposer d'original sur le plan des idées. Est-il possible, dans la durée, de se situer à mi-chemin entre conservatisme et progressisme, entre libéralisme et interventionnisme économique ?

Historiquement, qu'est-ce que le centre politique ? Retour sur la IIIème et la IVème Républiques

Évidemment, il est possible de faire un retour dans l'histoire et de situer des forces au « centre », dans le sens où elles trouveront à leur gauche des partis plus radicaux voire révolutionnaires sur les questions politiques, économiques et sociales, et à leur droite, des formations plus conservatrices ou, selon les époques, plus réactionnaires. C'est le cas dès le XIXème siècle, avec la présence dans l'arène politique de partisans de la monarchie constitutionnelle, qui ont eu le vent en poupe en 1814 avec la proclamation de la Charte constitutionnelle de juin, puis surtout sous la Monarchie de Juillet, de 1983 à 1848. Ni défenseurs de la monarchie absolue comme l'étaient les légitimistes, ni demandeurs d'une proclamation de la république, les orléanistes se trouvaient donc au centre du jeu partisan. À partir de 1848, alors que surgit dans les débats publics la question ouvrière (le Manifeste du parti communiste est publié cette année-là), certaines forces républicaines, comme lesdits républicains modérés, s'opposent aux républicains dits socialistes, constituant par la force des choses, eux aussi, une force centrale. Ce sont eux d'ailleurs qui, au gouvernement, participeront à la répression des journées révolutionnaires de juin 1848 (Cf. cet article que nous publiions le mois dernier : D'un 2 décembre à l'autre (2/2) : quel contexte politique et social a permis le coup d'État de Louis-Napoléon Bonaparte ?). Sous la IIIème République, le centre prend plusieurs noms. Il est porté de facto par divers partis, allant des orléanistes, qui disparaissent progressivement de la scène dans les années 1880-1890, à mesure que la république s'installe, au Parti radical qui, lui, perdure comme courant politique majeur au centre-gauche jusqu'à la Seconde Guerre mondiale. Sous la IVème République, les forces politiques se trouvant entre les communistes (PCF) et les gaullistes (RPF), qui réunissent régulièrement entre 20 et 30% des voix chacun jusqu'au milieu des années 1950, forment, pour assurer tant bien que mal la continuité gouvernementale, un conglomérat de partis très divers (SFIO, MRP, Parti radical...) connu sous le nom de « Troisième force » – ils se coaliseront d'ailleurs sous cette étiquette-là aux législatives de 1951, recueillant le beau score de 51,9% des voix. Les crises qui mettront fin à la IVème République entacheront toutefois, autant que l'instabilité gouvernementale, leur image.

Au début de la Vème République, le centre a hérité des structures ayant survécu à la IVème. Historiquement, le Parti radical, fondé en 1901, et bien que traditionnellement classé à gauche, peut être classé au centre, du fait des alliances qu'il a également tissé avec la droite (en 1926 lors de la fin du Cartel des Gauches, en 1938 lorsqu'il mit fin au Front populaire, ou encore sous la IVème République...). Issu du Parti radical, Gaston de Monnerville, président du Sénat entre 1959 et 1968, est l'une des grandes figures du début de la Vème République. Classé au centre-droit, le Mouvement républicain populaire (MRP), créé en 1945, a souhaité dépasser les clivages droite-gauche et s'est associé aux radicaux et à la SFIO au sein de la Troisième force. En participant à la motion de censure historique (le « Cartel des Non », disaient alors par dérision les gaullistes) contre le gouvernement de Georges Pompidou, le 5 octobre 1962, le MRP prouvait ainsi qu'il préservait, malgré les succès électoraux successifs des gaullistes, une réelle capacité critique à l'égard du pouvoir. Il survit officiellement jusqu'en 1966, réunissant jusque-là entre 5 et 10% des voix aux législatives successives.

En cumulant 3,7 millions de voix (15,7% des suffrages exprimés) à la présidentielle de 1965, ce dernier a largement contribué à mettre en ballotage le président de Gaulle, contraint à un second tour contre François Mitterrand. Fort de ce demi-succès, Jean Lecanuet crée, en 1966, le Centre démocrate, qui fusionne plusieurs courants centristes, dont le MRP. Le centre est alors associé à la démocratie chrétienne, qui se pose en alternative au gaullisme, voire conteste certains aspects ou piliers de la Vème République, comme l'élection du chef de l'État au suffrage universel direct – ce qui ne l'empêche pas d'y participer. Si Alain Poher, président du Sénat de 1968 à 1992, parvient même au second tour face à Georges Pompidou en 1969, recueillant tout de même 5,2 millions de voix au premier tour (23,3%), sa défaite très nette au second tour, avec 7,9 millions de voix (41,8%), contre 11 millions pour Pompidou, ancre définitivement le régime gaullien, et suite à cela, le centre-droit ne contestera plus la Vème République dans ses fondements.

En France, le centre est-il condamné à être toujours de droite ?
Logo du Mouvement républicain populaire (MRP).

Sous la Vème République : le centre, partagé entre une démocratie chrétienne qui part vers la droite, et une écologie politique émergente qui part vers la gauche

Bien que membre des Républicains Indépendants (alliés traditionnels des gaullistes) jusqu'en 1974, Valéry Giscard d'Estaing est le candidat du centre chrétien-démocrate lors de la présidentielle de mai 1974. Avec 33% des voix, il surclasse Jacques Chaban-Delmas, qui a repris le flambeau gaulliste, et au second tour, vainc sur le fil (50,81%) François Mitterrand, alors candidat unique de la gauche (PS et PCF). Surtout, dans le contexte des législatives de 1978, il fonde un parti chrétien-démocrate réunissant le Centre démocrate (1966), le Centre démocratie et progrès (1969), le Parti radical et les Républicains Indépendants. Une grande force centriste naît alors, l'Union pour la démocratie française (UDF), présidée successivement par Jean Lecanuet (1978-1988), Valéry Giscard d'Estaing (1988-1996) et François Léotard (1996-1998). Malgré l'échec de Giscard d'Estaing (28,32% des voix au premier tour, 48,24% au second) face à François Mitterrand à la présidentielle de 1981, son parti devancera encore, aux législatives de la même année, le RPR de Jacques Chirac, héritier des gaullistes. En 1988, c'est Raymond Barre, ancien Premier ministre de Giscard de 1976 à 1981, qui se présentera avec le soutien de l'UDF à la présidentielle, mais, avec 16,54% des voix, il se voit alors dépasser sur sa droite par Jacques Chirac (19,94%).

Du fait même du mode de scrutin (majoritaire à deux tours, que ce soit à la présidentielle ou aux législatives), et par le fait des circonstances, l'UDF s'ancre immédiatement à droite de l'échiquier politique. En effet, l'affrontement au second tour de la présidentielle de 1974 avec un François Mitterrand allié au PCF, véritable épouvantail pour la droite de l'époque, creuse le fossé entre la démocratie chrétienne et la gauche; parallèlement, la dépendance de Giscard vis-à-vis de la droite gaulliste pour garantir à son gouvernement une majorité parlementaire, le conforte dans son orientation. Enfin, l'UDF, tout au long des années 1970 à 1990, s'ancre profondément à droite du fait de son programme : la rigueur budgétaire, le retrait de l'État dans le contrôle des prix, le transfert de souveraineté vers une Communauté européenne qui prône l'ouverture des marchés et la concurrence libre et non faussée, et donc la déréglementation des marchés... Sur les questions économiques, sociales, de souveraineté, les gaullistes, hérauts d'un État interventionniste, étaient même plus interventionnistes que les giscardiens, du moins jusqu'à l'arrivée à leur tête de Jacques Chirac. De Gaulle lui-même, qui voulait dépasser le « régime des partis » qu'il dénonçait sous la IVème République, déclarait, en décembre 1965 : « La France, c'est tout à la fois, c'est tous les Français. Ce n'est pas la gauche, la France ! Ce n'est pas la droite, la France ! [...] Je ne suis pas d'un côté, je ne suis pas de l'autre, je suis pour la France. » Pour autant, les gaullistes ne se sont jamais réclamés du centre. Surtout, une analyse sociologique de la carte électorale permet de confirmer que, tout au long des années 1960, 1970, 1980 et au-delà, les chrétiens-démocrates/giscardiens et les gaullistes/chiraquiens font le plein des voix dans une sociologie électorale plutôt (voire très) ancrée à droite.

La bipolarisation consacrée par la Vème République finit donc d'achever le centre agonisant qui a dominé le gouvernement sous la IVème. Mieux, elle le force à se situer sur l'échiquier politique, et majoritairement (par anticommunisme, souvent), il choisit d'aller sur sa droite. L'UDF et le RPR négocient systématiquement des accords électoraux, jusqu'aux législatives de 2002. En 1995, c'est un parti sans leadership qui décide finalement, à défaut de pouvoir présenter un candidat officiellement estampillé UDF, de soutenir Édouard Balladur, c'est-à-dire un dissident du RPR – bien mal leur en a pris. La bipolarisation dédoublée est en marche, et elle voit bientôt le PCF décrépir face à un PS hégémonique à gauche, et l'UDF devenir toujours un peu plus le fidèle second du RPR, à mesure que ce dernier se rallie toujours un peu plus à un socle programmatique libéral, en fait très inspiré des paradigmes économiques et sociaux historiquement portés par le centre-droit libéral. Un exemple de cette disparition du centre et de sa partition entre droite et gauche, est la situation des Radicaux : le Parti radical de gauche (PRG) créé en 1972 rejoint la gauche de gouvernement, tandis que le Parti radical, nous l'avons dit plus haut, rejoint l'UDF de façon autonome lors de sa création en 1978.

Des forces centristes ont bien tenté d'émerger, en vain. De 1988 à 1993, une partie des députés UDF a formé un groupe parlementaire à part, l'Union du centre (UDC), pour appuyer les gouvernements PS en mal de majorité à l'Assemblée, et des centristes ont même dirigé des ministères pendant ces années-là. Mais c'est là une exception, permise par les circonstances liées aux résultats des législatives de 1988. Ces députés sont revenus sagement dans le giron RPR/UDF dès 1993. Enfin, côté écologiste, Antoine Waechter, dirigeant des Verts de 1986 à 1994, refusait de se positionner à gauche ou à droite (« L'écologie n'est pas à marier », disait-il). Recueillant 3,8% des voix à la présidentielle de 1988, et 10,6% aux européennes de 1989, il est finalement évincé en 1994 de la direction du parti au profit de Dominique Voynet, qui ancrera définitivement le mouvement dans une alliance avec le PS et le PCF (la « gauche plurielle »), lui permettant, non pas de percer aux élections présidentielles, mais au moins de négocier des accords de circonscription et donc de disposer ensuite d'un groupe de députés à l'Assemblée, et d'envoyer des personnalités dans le gouvernement de Lionel Jospin (1997-2002). Jusqu'à ce jour, les autres courants écologistes qui ont cherché une voie centriste se sont toujours avérés des échecs (Mouvements des écologistes indépendants, Union des démocrates et des écologistes, Écologie au centre, etc.). Au centre-gauche, on peut encore mentionner l'émergence du Mouvement des citoyens (MDC, 1993-2003) puis du Mouvement républicain et citoyen (MRC, 2003-2015) de Jean-Pierre Chevènement (souverainiste, interventionniste), qui adopte une posture critique vis-à-vis du PS sur les questions régaliennes et économiques, mais connaîtra une certaine déculottée lors de la présidentielle de 2002 (1,5 millions de voix, 5,33%).

François Bayrou, ou la tentative laborieuse de faire renaître un centre indépendant

En 2002, dans la foulée de sa très large victoire contre Jean-Marie Le Pen au second tour, Jacques Chirac est à l'origine de la création de l'Union pour un Mouvement Populaire (UMP), qui a capté l'essentiel des droites françaises – et qui changera de nom en 2015, pour être rebaptisé Les Républicains. L'UDF est alors à l'agonie, alors que son candidat, François Bayrou, sorti de la présidentielle de 2002 avec un score médiocre (1,9 million de voix, 6,84%), tente encore de résister à l'annexion avec quelques irréductibles. Il permet finalement à ce qui reste de l'UDF de renouer avec un score à deux chiffres lors de la présidentielle de 2007, lorsqu'il recueille 6,8 millions de voix, soit 18,57% des suffrages exprimés. S'il y a bien une personnalité qui, dans la période récente, s'est réclamé du centre, c'est bien lui. Il est alors parvenu, pour enrayer le déclin de son parti, à capitaliser sur un électorat poreux, en quête de renouvellement politique, qui vote alternativement pour le centre-gauche ou pour le centre-droit sans être très attaché à l'un ou à l'autre, et que la posture très droitière de Nicolas Sarkozy, alors candidat de l'UMP, gênait quelque peu. Bayrou le fait d'autant mieux qu'il acte sa rupture avec l'UMP – il n'appellera pas à voter pour l'un ou pour l'autre au second de la présidentielle –, qui entraînera d'ailleurs une énième scission de l'UDF, et finalement la création du Mouvement démocrate (Modem) dès mai 2007. Il rassemble alors des personnalités du centre-droit, comme Corinne Lepage et Jean Lassalle, mais aussi du centre-gauche, comme Yann Wehrling, et des individus de la société civile, comme Jean-Luc Bennahmias, ou encore Sylvie Goulard. Toutefois, le système électoral reste là pour, toujours, empêcher la remise en cause de la bipolarisation. Le Modem finit ainsi avec seulement trois députés à l'Assemblée nationale, deux mois seulement après le résultat plus que conséquent obtenu par Bayrou à la présidentielle.

L'enlisement du mouvement pendant les cinq années à venir, les erreurs stratégiques de son dirigeant, ainsi que la campagne médiocre qu'il conduit aux élections européennes de 2009, expliquent en grande partie le score décevant qu'il réalise ensuite, lors de la présidentielle de 2012 : près de 3,3 millions de voix, 9,13% des suffrages exprimés. À cette occasion, il appelle au second tour à voter pour François Hollande, candidat PS, contre Nicolas Sarkozy, confirmant encore un peu plus sa rupture avec la droite classique. Sur le plan programmatique, malgré la revendication d'une ligne ni de droite, ni de gauche, c'est bien une ligne économique libérale que François Bayrou défend tout au long de ces années : il perpétue l'éternel soutien du centre à la construction européenne et à sa doctrine libre-échangiste et de dérégulation des marchés ; surtout, il se fait le héraut de l'austérité budgétaire, faisant de la lutte contre la dette et les déficits son principal cheval de bataille.

Nous ne reviendrons pas sur la multitude de formations politiques nées par la suite, au cours des années 2010, se réclamant du centre mais en réalité totalement inconsistantes sur le plan idéologique, et à la remorque programmatique de l'UMP puis des Républicains : le Parti radical (qui a refait surface de façon éphémère sous la houlette de Jean-Louis Borloo), l'Alliance Centriste, le Nouveau Centre... Tout se petit monde se réunit en 2012 dans le cadre de l'Union des démocrates et indépendants (UDI), qui s'est un temps rapproché du Modem avant de se remettre en orbite autour de LR – cette fois de façon pérenne, sous la direction de Jean-Christophe Lagarde. Nous analysions de façon plus précise cette partie du champ politique dans cet article de septembre 2015 : UDI, Modem : le centre peut-il sortir du vide ?

Logos d'Ensemble et des principales forces politiques constitutives de la coalition présidentielle : Renaissance (ex-LREM), le Modem, Horizons, ainsi que trois micro-partis, à savoir Agir, créé en novembre 2017 par des députés UDI et LR (exclus pour avoir rallié Macron), et intégré à Renaissance en septembre 2022 comme parti associé ; le Parti radical, qui a quitté l'UDI en 2017 pour fonder, avec le Parti radical de gauche, le Mouvement radical, avant de laisser ce dernier en 2021 pour reprendre son indépendance et rejoindre les macronistes ; et Fédération progressiste, parti créé en mai 2022 par d'anciens membres du PS désireux de rejoindre la coalition présidentielle. S'ajoute un parti autonomiste polynésien, Tapura huiraatira (anti-indépendance).

Logos d'Ensemble et des principales forces politiques constitutives de la coalition présidentielle : Renaissance (ex-LREM), le Modem, Horizons, ainsi que trois micro-partis, à savoir Agir, créé en novembre 2017 par des députés UDI et LR (exclus pour avoir rallié Macron), et intégré à Renaissance en septembre 2022 comme parti associé ; le Parti radical, qui a quitté l'UDI en 2017 pour fonder, avec le Parti radical de gauche, le Mouvement radical, avant de laisser ce dernier en 2021 pour reprendre son indépendance et rejoindre les macronistes ; et Fédération progressiste, parti créé en mai 2022 par d'anciens membres du PS désireux de rejoindre la coalition présidentielle. S'ajoute un parti autonomiste polynésien, Tapura huiraatira (anti-indépendance).

Logo de La République en Marche, rebaptisé Renaissance en septembre dernier.

Les années Macron : quand le centre libéral remet la barre à droite toute

En avril 2016, Emmanuel Macron fondait son mouvement politique (En Marche, rebaptisé l'année suivante La République en Marche), et le 30 août 2016, il quittait son poste de ministre de l'Économie pour se dédier à la campagne présidentielle de 2017. En 2016, il revendiquait le terme de « libéral » dans son livre Révolution, où il rappelait qu'historiquement, le concept vient de la gauche – mais oubliant de préciser que le concept de libéralisme est apparu à gauche à une époque où la question sociale n'était pas du tout aussi prégnante. À la peine dans les intentions de vote, et concurrencé directement par ce nouveau venu dans l'arène, François Bayrou anticipe la déculottée électorale et annonce, le 22 février 2017, proposer à Macron une « offre d'alliance », que ce dernier accepte évidemment – ce ralliement boostera d'ailleurs sa campagne. De fait, en écartant une gauche plus ou moins radicalisée polarisée autour de Jean-Luc Mélenchon et de Benoît Hamon, ainsi qu'une droite conservatrice (mais non moins libérale que lui) incarnée en François Fillon, Emmanuel Macron semble alors véritablement faire émerger un centre indépendant. Et pour cause, droite et gauche se maintenant autour de 25% des voix chacun (si l'on cumule les voix de Mélenchon et Hamon d'une part, de Fillon et Dupont-Aignan d'autre part), Macron totalise 8,6 millions de voix au second tour (24,01%), non pas en se substituant à la gauche ou à la droite, mais en se plaçant au centre du jeu, de façon écrasante. L'illusion est totale, elle sera de courte durée mais elle jette ses bases sur une réalité : selon les études conduites en 2017 sur la nature du vote, Macron serait parvenu à capter plus de 30% de l'électorat ayant voté Sarkozy en 2012, et près de 40% de celui qui avait voté Hollande la même année.

L'originalité du personnage tient dans le fait que, contrairement à François Bayrou qui disait vouloir réunir des personnalités « consensuelles » et « compétentes » de gauche et de droite, mais ne prétendait pas mettre à terre les autres grands partis traditionnels, Macron, lui, attire des figures de droite et de gauche (surtout de droite, et en premier lieu Édouard Philippe), mais aussi des personnes issues de la « société civile » (avec souvent un profil lié à des professions libérales ou des hauts fonctionnaires accoutumés à des pratiques dites de pantouflage, de mobilité entre la haute fonction publique et le privé). Surtout, il entend substituer le clivage gauche-droite par un clivage progressistes-extrémistes, libéraux-nationalistes. Or, non seulement ce nouveau clivage fait fi de la question sociale, pour ne mettre en avant qu'une dichotomie manichéenne, avec une extrême-droite dressée en épouvantail et dont l'effet repoussoir assurerait à son mouvement le pouvoir ad vitam æternam. Mais surtout, il est problématique sur le plan démocratique, car il induit que, si l'on n'est pas d'accord avec lui, c'est que l'on est dans le camp des extrêmes, qui sortirait du « cercle de la raison » (pour reprendre le mot d'Alain Minc, essayiste ultra-libéral et parrain politique d'Emmanuel Macron), c'est-à-dire du champ des possibles en matière de débat démocratique et de décisions politiques. « There is no alternative », disait également en son temps la Première ministre britannique Margaret Thatcher.

Seulement voilà, l'illusion n'a pas tenu longtemps. D'emblée, la flopée de ministres placés à des postes clefs et issus des rangs des Républicains a annoncé la couleur (Édouard Philippe, Bruno Le Maire, Gérald Darmanin...) ; côté ex-socialistes, le choix de figures plus ou moins inconsistantes sur le plan idéologique (Jean-Yves Le Drian, Gérard Collomb...) ne permettait évidemment pas de compenser. Le départ de Nicolas Hulot en septembre 2018 a sans doute été le symbole le plus fort des déceptions et renoncements du premier quinquennat Macron. Loin de tenir sa promesse d'une politique respectueuse d'une logique du « en même temps », c'est-à-dire social-démocrate, usant à la fois de la carotte et du bâton dans les réformes économiques et sociales, Macron a bien vite rangé la carotte dans sa poche pour pouvoir mieux bastonner les Françaises et les Français. Les premiers à s'en rendre compte ont sans doute été les Gilets jaunes, à la fin de l'année 2018. Comme nous l'analysions dans un article de juillet 2019 (Du « Grand débat » aux élections européennes : Emmanuel Macron, ou l'illusion de l'ancrage populaire), la séquence allant du début du mouvement des Gilets jaunes, en novembre 2018, jusqu'aux européennes de mai 2019, correspond à un moment de bascule dans la sociologie électorale d'Emmanuel Macron et de son courant politique. Il faut dire qu'elle fait suite à une série de lois qui ne laissaient guère de place au doute sur l'orientation prise par le quinquennat, notamment la suppression de l'Impôt sur la fortune (remplacé par un impôt sur la fortune immobilière), la loi Travail 2 réformant le code du travail dans un sens très libéral, ou encore la loi d'octobre 2017 intégrant dans le droit commun des mesures permises jusque-là dans le cadre de l'état d'urgence proclamé depuis 2015 dans le contexte des attentats terroristes. Aux européennes de 2019, les professions intermédiaires (infirmiers, commerciaux, techniciens, emplois d'administration-gestion, etc.), c'est-à-dire la masse de travailleuses et de travailleurs qui n'appartient ni à la catégorie des ouvriers, ni à celle des employés, ni à celle des cadres – masse parmi laquelle Macron avait eu un score honorable en 2017 –, ont déserté le vote pour LREM. Ainsi, Macron/LREM obtenait 27% du vote des professions intermédiaires en avril 2017 (au-dessus du résultat à l'échelle nationale), contre 18% en mai 2019. LREM a substitué cet ancien électorat de gauche par les anciens électeurs fillonnistes qui, forts d'un capital solide et d'une situation sociale confortable, non seulement approuvent le programme libéral de Macron, mais se rallient aussi à lui par rejet des Gilets jaunes, par souci de soutenir ce qui est désormais devenu le « parti de l'ordre ». De façon illustrative, le « remplacement » de l'électorat PS par un électorat fillonniste, en quelque sorte, s'est traduit par un brusque vieillissement de l'électorat macroniste. Ainsi, alors qu'en 2017, un quart de l'électorat de Macron avait plus de 65 ans, aux européennes de 2019 le chiffre passe à 47%, soit près d'un votant LREM sur deux.

La suite de l'histoire, toute récente, est connue. Désireux de redynamiser sa majorité parlementaire en vue des élections de 2022, Emmanuel Macron fait lancer par ses lieutenants, le 29 novembre 2021, la coalition Ensemble (de son nom complet : Ensemble pour la République), chargée de coaliser l'ensemble des partis de la majorité présidentielle. Dès novembre 2017, un micro-parti, Agir, composé de députés de droite, UDI et LR, désireux de soutenir le nouvel exécutif, a rejoint les rangs macronistes à l'Assemblée. Le Modem est alors déjà là, évidemment. Le Parti radical, qui a quitté l'UDI en 2017 pour fonder avec le Parti radical de gauche le Mouvement radical, qu'il a ensuite abandonné pour reprendre son indépendance en septembre 2021 et rejoindre la majorité macroniste, est également là. Le mois suivant, en octobre 2021, dans le contexte des négociations pour se répartir les circonscriptions aux législatives de 2022, Édouard Philippe crée le parti Horizons qui, pour sa part, se revendique du centre-droit voire de droite – et quand on voit la composition de sa direction (comptant Christian Estrosi, entre autres), le doute n'est pas permis. Enfin, en mai 2022, François Rebsamen, élu local et ancien ministre de François Hollande, fonde un nouveau parti, Fédération progressiste, aux côtés d'autres personnalités issues du Parti socialiste. La constellation macroniste est en place pour commencer le nouveau mandat. Avec le Modem, Horizons, Agir, le Parti radical, et même ce qu'il reste de LREM (rebaptisé Renaissance le 17 septembre 2022), elle est profondément ancrée à droite, en dépit de la présence d'anciens socialistes venus servir de caution de gauche à un centre qui n'a plus de central que sa situation dans l'hémicycle. À l'Assemblée nationale, tout ce petit monde se répartit entre trois groupes de députés : Renaissance (incluant le parti LREM/Renaissance, mais aussi les rares députés étiquetés Fédération progressiste, Agir et Parti radical), Les Démocrates (comprenant essentiellement le Modem), et Horizons, avec respectivement 172, 48 et 30 députés chacun.

Héritier d'une droite orléano-giscardienne, libérale, favorable à l'intégration du pays dans l'Union européenne, élitiste et historiquement hostile aux revendications sociales les plus primaires, Emmanuel Macron a confirmé tout au long de son premier quinquennat son ancrage paradigmatique dans des idées aussi simplistes et erronnées que « quand on veut, on peut », la primauté de la « valeur travail » sur tout le reste, le fait qu'il suffirait de « traverser la rue » pour trouver un emploi, ou encore l'inutilité de « payer un pognon de dingue » pour les prestations sociales... L'illusion de la méritocratie permet aux élites bourgeoises qui ont voté Macron de croire que leur situation privilégiée est dû à leur mérite, à leur dur labeur, et non à la perpétuation des inégalités par-delà les générations, non à la reproduction sociale et à l'héritage (financier et culturel) reçu de nos parents et grands-parents. La masse du peuple est trop ignare pour l'entendre, ces « Gaulois réfractaires » au changement, ces « gens qui ne sont rien ». De façon encore plus caricaturale que ne l'avait fait en son temps Giscard d'Estaing, Macron aura porté à son paroxysme le mépris des classes dirigeantes à l'égard du peuple français – et la morgue qu'il a affichée lors du débat d'entre-deux tours de la présidentielle de 2022 était en cela parfaitement symptomatique. Nous revenions déjà en détail sur cette dimension antipopulaire du centre libéral français, dans cet article de juillet 2020 : De la Monarchie de Juillet à Emmanuel Macron : le centre libéral, intrinsèquement hostile au peuple.

Ce que l'on constate donc au fil du temps, c'est que le centre, quelle que soit sa forme et son nom, son idéologie officielle et son programme, s'allie traditionnellement aux forces de droite, beaucoup plus exceptionnellement à la gauche. Et quand elle le fait, c'est toujours pour, à plus ou moins long terme, s'en détourner quand il s'agit de porter des idées réellement progressistes sur le plan économique et sociale. C'est le Parti radical, qui se détourne du Front populaire en 1938. C'est, durant les années 1980-1990, le courant rocardien de la « deuxième gauche » qui favorise le recentrage du Parti socialiste et son acceptation de l'économie de marché et de la construction européenne (et de ce que cela implique sur le plan économique et social). C'est, le 29 mars 2017, l'appel de Manuel Valls à voter pour Emmanuel Macron plutôt que pour Benoît Hamon. C'est, tout fraîchement, les ténors de l'aile centriste du PS (Carole Delga, François Rebsamen, Bernard Cazeneuve, etc.), qui dénoncent l'alliance de la NUPES et, pour beaucoup d'entre eux, quittent le parti pour rejeter l'accord électoral avec La France Insoumise. Les courants centristes sont actuellement en orbite, soit autour du pôle macroniste, soit autour du Parti socialiste. Cas contraire, ils en sont réduits à des scores électoraux relativement faibles, très loin de leur permettre de prétendre conquérir le pouvoir. C'est notamment le cas du groupe parlementaire Libertés, indépendants, outre-mer et territoires (LIOT), fondé en 2018 (sous le nom « Libertés et territoires ») et qui compte actuellement une vingtaine de députés. Conglomérat informe d'élus soit déçus du macronisme soit refusant toute alliance à gauche, il n'est pas certain qu'il survive au-delà du quinquennat actuel. Plutôt libéral sur le plan des idées, il vient conforter l'idée que le centre français, quand il n'est pas de droite, ne peut qu'être embryonnaire et éphémère.

En France, parce qu'il est libéral par nature, opposé à la gauche sur le plan économique et à la droite en termes politique et sociétal, le centre est en fait le courant politique privilégié des gens de droite qui n'assument pas leur bord politique. Qui souhaitent se présenter comme ouverts politiquement, au-dessus des clivages partisans. Mais, lorsque la défense de leurs intérêts et de leurs privilèges est en jeu, ils ne se privent jamais d'assumer un virage à droite toute. Parce que la question sociale n'est pas réglée, le clivage gauche-droite n'est pas dépassé. La nouveauté désormais n'est pas la résurgence ou le maintien d'un centre qui n'a jamais vraiment existé (ou si peu), mais bien, face à une gauche affaiblie et divisée, et à un centre libéral revenu à droite de l'échiquier politique (et désormais accolé à LR), la percée d'un nouveau pôle majeur, à savoir un bloc d'extrême-droite (RN, Reconquête) qui réunit à lui seul un tiers des suffrages exprimés lors du premier tour de la présidentielle de 2022. L'ancrage du bloc nationaliste sur la durée et dans les territoires, participe largement à la droitisation de la politique du gouvernement macroniste, voire à son extrême-droitisation, lui qui multiplie les ouvertures idéologiques et programmatiques en direction du RN, comme nous le constations déjà dans cet article d'août 2022 : Quelles leçons tirer des élections de 2022 ? (2/3) De la construction à petits pas du « macro-lepénisme » : les droites à la croisée des chemins

Ce qui fait se poser une question supplémentaire : garant des intérêts de la bourgeoisie, le centre libéral, désormais assumé à droite par sa collaboration de facto avec le groupe parlementaire Les Républicains (qui lui-même joue sur les plates-bandes du RN), finira-t-il dans les bras de l'extrême-droite ? N'y est-il pas déjà, d'une certaine manière ?

Manifestation à Paris le 28 novembre 2020, entre la place de la République et Bastille, contre deux lois en préparation, à savoir la loi « sécurité globale » et la loi « contre le séparatisme » (qui seront adoptées et promulguées courant 2021).
Manifestation à Paris le 28 novembre 2020, entre la place de la République et Bastille, contre deux lois en préparation, à savoir la loi « sécurité globale » et la loi « contre le séparatisme » (qui seront adoptées et promulguées courant 2021).

Manifestation à Paris le 28 novembre 2020, entre la place de la République et Bastille, contre deux lois en préparation, à savoir la loi « sécurité globale » et la loi « contre le séparatisme » (qui seront adoptées et promulguées courant 2021).

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