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Par David Brites.

Le 26 avril 1981, il y a très exactement 42 ans, le résultat tombait, comme un coup de massue à l'encontre des dirigeants et militants communistes : leur candidat à l'élection présidentielle, Georges Marchais, connu pour ses qualités tribunitiennes et son franc-parler, n'arrivait « que » quatrième au premier tour, avec « seulement » 15,35% des suffrages exprimés (4,4 millions de voix). Ce score, s'il apparaitrait aujourd'hui comme spectaculaire pour le Parti communiste français (PCF), marquait en fait le début du déclin, pour ce qui fut le premier parti de la gauche pendant plusieurs décennies, après la Seconde Guerre mondiale, et, avec son équivalent italien, l'un des plus puissants partis communistes d'Europe de l'Ouest. Encore trois ans avant, en 1978, le PCF obtenait 20,71% des suffrages (5,8 millions de voix) au premier tour des législatives. Et si à la présidentielle de 1974, le PS et le PCF s'étaient accordé sur une candidature unique (celle de François Mitterrand, qui avait recueilli 43,25% des suffrages dès le premier tour), en 1969, le PCF avait eu l'occasion de tester une candidature propre, et son candidat Jacques Duclos était alors arrivé troisième, avec 21,27% (4,4 millions de voix), juste derrière le centriste Alain Poher, président du Sénat et chef de l'État par intérim (23,31%).

Un peu plus de quarante ans plus tard, Fabien Roussel réalisait le bien triste score de 2,28%, soit à peine 800 000 voix. Pourtant, nain national, le PCF reste un parti relativement puissant à l'échelle locale. En outre, la vie politique et sociale française reste l'héritière de l'influence qu'il a exercée sur notre pays pendant plus d'un demi-siècle, de 1920 aux années 1980. Dans cet article au titre qui se veut volontairement provocateur, nous proposons une rétrospective du rôle du Parti communiste dans l'histoire politique française, avec un focus sur la Vème République, avant de nous interroger sur la place qu'il occupe encore, et sur ce qu'il apporte (ou non) à la gauche française.

En décembre 1920, lors du congrès socialiste réuni à Tours, les délégués décidant l'affiliation à l'Internationale communiste – fondée l'année précédente à Moscou pour porter la révolution prolétarienne mondiale dans le sillage de la prise du pouvoir par les bolcheviks – créèrent la Section française de l'Internationale communiste, plus communément appelée Parti communiste à partir de 1921. L'histoire du parti se réclamant de la « grande lueur de l'Est » a été marqué par une longue période fructueuse sur le plan électorale, puis par un déclin relativement rapide à partir des années 1980. Si quatre ouvriers sur dix votaient encore pour le PCF dans les années 1970, ils sont désormais moins de 3% à le faire, depuis les années 2000. Bien sûr, le parti connaît encore des succès relatifs à l'échelle locale, ou parvient à maintenir un groupe à l'Assemblée nationale en passant des accords électoraux avec d'autres forces de gauche, mais son poids est désormais très faible. La chute de ce parti est d'autant plus choquante qu'il a eu un rôle central dans la vie politique, notamment depuis 1945. « À la manière du Parti radical, il ne semble plus que le témoin de passions idéologiques qui ont déchiré les générations du XXème siècle », écrivait dans Les forces politiques françaises, publié en 2007, le politologue Dominique Andolfatto.

Photo célèbre du Front Populaire, en 1936. Au centre de la photo, on voit Léon Blum, dirigeant de la SFIO, qui deviendra président du Conseil, et Maurice Thorez, secrétaire général du PCF de 1930 à 1964. Au second plan, roulant une cigarette, on distingue également Édouard Daladier, dirigeant du Parti radical.

Photo célèbre du Front Populaire, en 1936. Au centre de la photo, on voit Léon Blum, dirigeant de la SFIO, qui deviendra président du Conseil, et Maurice Thorez, secrétaire général du PCF de 1930 à 1964. Au second plan, roulant une cigarette, on distingue également Édouard Daladier, dirigeant du Parti radical.

Logo actuel du Parti communiste français.

Le PCF dans la vie politique française : « grand poisson deviendra petit »

Le Parti communiste français est donc né dans les années 1920 et a très vite provoqué, du fait de la guerre civile et de la répression qui s'observaient alors en Russie bolchévique, le rejet de l'ensemble des autres forces du champ politique. Aux législatives de 1924, il se présente pour la première fois, sous la conduite de Pierre Sémard, secrétaire général de 1924 à 1929, et obtient 9,82% des suffrages exprimés (plus de 885 000 voix). Il est alors exclu du « Cartel des Gauches » (radicaux et socialistes), où Aristide Briand est l'une des figures prédominantes, et qui, avec 43,22% des suffrages, dépasse de peu le « Bloc national » (droite). Pour la première fois, les socialistes sont présents dans la majorité, même s'ils refusent de gouverner effectivement. Les communistes, eux, en sont complètement exclus. L'éclatement de la coalition, en 1926, entraînera une parcellisation des voix à gauche : aux élections de 1928 la SFIO de Léon Blum fait 18% des voix, les radicaux à peine moins, et le PC 11,26% (plus d'un million de voix). Bis repetita en 1932, et c'est finalement le contexte particulier post-crise de 1929, marqué par la constitution du Front populaire suite à la marche des ligues d'extrême-droite sur l'Assemblée nationale le 6 février 1934, qui permettra à la gauche unie de revenir au pouvoir, cette fois sous la houlette du socialiste Léon Blum, et avec un soutien sans participation du Parti communiste. Ce dernier, conduit depuis 1930 par un certain Maurice Thorez, a eu pour cela l'aval de Moscou ; c'est que dans cette période de tensions géopolitiques intenses, marquée par la montée des fascismes en Europe centrale et méditerranéenne, par la persécution des trotskystes (qui lanceront la IVème Internationale en septembre 1938, depuis la région parisienne) et des anarchistes par les communistes se réclamant de la doctrine stalinienne, et par les débuts de la guerre civile espagnole, le PC est totalement inféodé aux ordres de Moscou – et cela se vérifiera encore au cours des années à venir.

Lors du scrutin de 1936, l'alliance de gauche totalise 57,8% des suffrages exprimés, avec, en termes de rapport de force interne, près de 20% des voix pour la SFIO, et plus de 15% pour le PC, 15% pour les radicaux, et 6,6% pour l'éphémère Union socialiste républicaine. C'est le temps des grandes avancées sociales que l'on connaît bien, avec comme symbole principal, suite aux grèves de mai et juin 1936, l'adoption d'une loi octroyant deux semaines de congés payés par an à chaque travailleuse ou travailleur de France. Après divers remous politiques, la seconde démission de Léon Blum, le 10 avril 1938, met fin à l'expérience du Front populaire. C'est ensuite les temps sombres de la Seconde Guerre mondiale, avec le rôle ambigu du PC. La période 1939-1941 est principalement caractérisée par sa passivité, son attentisme, dans le contexte du pacte germano-soviétique du 23 août 1939 puis de la débâcle française de juin 1940. Pourtant, dissous par décret le 26 septembre 1939 par le gouvernement Daladier, le parti est passé très tôt dans la clandestinité ; mais il a reçu ordre de Staline, soucieux de préserver sa bonne relation avec Berlin, de rester prudent vis-à-vis de l'Allemagne occupante. Cette période est suivie, une fois lancée l'opération Barbarossa (invasion de l'URSS) par Adolf Hitler, le 22 juin 1941, d'un engagement sans faille du parti dans la Résistance. Heureusement, quelques communistes, encore une minorité à l'époque, ont sauvé l'honneur et s'y sont engagés dès le début de l'occupation nazie. On peut notamment citer le philosophe Georges Politzer, le professeur Jacques Decour, le jeune militant communiste Guy Môquet (dont la lettre d'adieu à sa famille est devenue un symbole de la résistance), le journaliste et député Gabriel Péri, tous arrêtés puis fusillés, soit en 1941, soit en 1942 ; ou encore Jean-Richard Bloch, écrivain et intellectuel. Après juin 1941, les militants communistes constituent donc l'un des piliers de la Résistance, au point que le parti, prompt à toute récupération mémorielle, se surnommera lui-même, dans ses outils de propagande, « le parti des 75 000 fusillés » – un chiffre très probablement exagéré.

Le parti participe au « Gouvernement provisoire » de 1944 à 1946 aux côtés des autres forces issues de la Résistance, notamment les gaullistes, jusqu'à la proclamation de la IVème République le 27 octobre 1946, et même jusqu'en 1947. La figure la plus emblématique de ce passage au gouvernement est sans doute celle d'Ambroise Croizat (1901-1951), ministre du Travail et de la Sécurité sociale quasi sans discontinuité entre novembre 1945 et mai 1947, et qui fut l'un des fondateurs de la Sécurité sociale. Le PCF, toujours conduit par Maurice Thorez, arrive en tête des premières élections nationales organisées après la guerre, à savoir la constituante du 21 octobre 1945, avec le score impressionnant de 26,23% des suffrages exprimés, soit plus de 5 millions de voix, devant le Mouvement républicain populaire (MRP, 23,91%) et la SFIO (23,45%). À l'élection de la seconde assemblée constituante, le 2 juin 1946, le MRP passe devant, mais le PCF reste stable avec 26% (5,1 millions de voix). Il atteint même 28,26% des suffrages aux législatives de novembre 1946, soit plus de 5,4 millions de voix, qui le portent en tête.  Aux législatives de 1951 et de 1956, il se maintient entre 25 et 26%, cumulant jusqu'à 5,5 millions de voix. Il faut bien se rendre compte de la puissance du PCF au sortir de la guerre : première parti ouvrier, avec une cohorte de milliers de militants engagés, dont un grand nombre sort littéralement armé de la Libération, le PCF cumule jusqu'à la fin des années 1950 entre 25 et 28% des voix. Dans les années 1950, à travers le principal syndicat de travailleurs qu'est la CGT, il soutient et organise, sans vraiment les initier, de nombreux mouvements de grève, par exemple en 1947 contre les mesures de rigueur économiques gouvernementales, ou encore en 1950-1951 dans la métallurgie et le transport, ou en 1953 chez les mineurs.

Toutefois, tout au long de la IVème République, le PCF est cantonné, tout comme les gaullistes, à un rôle d'opposant, laissant les forces centristes (la « Troisième Force ») assumer les responsabilités au sein d'équipes gouvernementales aussi instables que ce que la France a connu sous la IIIème République. Dans le contexte de la Guerre froide, le parti reste plus que jamais marginalisé par une grande partie de la classe politique, notamment du fait de son allégeance dogmatique au régime totalitaire stalinien, qui pose fortement question. D'ailleurs, Maurice Thorez, qui dirigera le PCF jusqu'à sa mort en 1964, aura une réaction plutôt prudente et défensive face aux discours et à la politique de déstalinisation lancée par Nikita Khrouchtchev en 1956 en URSS. Il ne condamnera jamais ouvertement la personne de Staline, ni sa politique et ses crimes.

La proclamation de la Vème République le 4 octobre 1958 représente un nouveau temps important dans l'histoire électorale du Parti communiste français. En effet, s'il reste alors, encore quelques années, hégémonique à gauche, ses résultats électoraux n'en accusent pas moins un affaiblissement relatif. Aux législatives de novembre 1958, le PCF arrive certes en deuxième position, devant la SFIO et ses 17,2%, mais avec 18,9% au premier tour (un peu plus de 3,8 millions de voix), il est loin des résultats précédents, et surtout, il est très loin de la droite gaulliste et de ses 43,1%. La décennie 1960, marquée par l'effondrement de la SFIO, par la consolidation du régime gaullien puis par les évènements de Mai 68, et la décennie 1970, frappée du sceau de l'« union de la gauche » entre le PCF et le tout nouveau Parti socialiste (créé en 1971 et dirigé par un certain François Mitterrand), demeurent des années fastes sur le plan électoral : le parti se maintient systématiquement au-dessus de la barre des 20% et obtient toujours plus de 4 millions de voix, voire parfois plus de 5 millions. Après avoir boycotté la présidentielle de 1965, le PCF présente un candidat à celle de 1969, Jacques Duclos, et celui-ci, avec 21,27% des suffrages (4,8 millions de voix), manque à 460 000 voix près l'accession au second tour – parallèlement, le candidat de la SFIO, Gaston Defferre, passe à peine la barre des 5%. Lors des législatives de 1978, avec 20,71% des suffrages exprimés, le PCF frôle les six millions de voix. Le parti semble durablement installé dans le champ politique, et les élections présidentielles et législatives de 1974, de 1978 et de 1981 voient s'instaurer ce que Maurice Duverger, universitaire et juriste (décédé en 2014), a appelé le « quadrille bipolaire », à savoir une forme de bipolarisation dédoublée : deux partis dominent (et luttent pour l'hégémonie) à gauche – le PS et le PCF – et deux autres font de même à droite – le RPR post-gaulliste et l'UDF giscardien. À gauche comme à droite, le même raisonnement prévaut alors : dans le contexte d'élections à deux tours (aux législatives comme à la présidentielle), celui des deux arrivé en tête au premier tour obtient le ralliement de l'autre au second tour, dans une logique majoritarisante, pour faire gagner son camp.

Logo du Secours populaire français (SPF), fondé en 1945.

Au cours de toute cette période de l'après-guerre, des Trente Glorieuses, et au moins jusqu'à la signature entre PS et PCF du « Programme commun de gouvernement » le 27 juin 1972, le Parti communiste est certes largement présenté comme un épouvantail par la quasi-totalité du champ politique, mais, comme tous les partis se disant hors-système, il a, comme l'a théorisé le juriste et politologue Georges Lavau (décédé en 1990), un rôle précis dans le système, à savoir une fonction tribunitienne. Il est le porte-parole des mécontents, et canalise leur colère. Lors de son passage à l'émission L'Heure de vérité (sur Antenne 2 le 13 février 1984), Jean-Marie Le Pen, alors président du FN, a tenu les propos suivants : « L'existence du Front national, sa participation au jeu politique, permet d'éviter que la colère, la révolte, la désespérance ne s'expriment autrement, c'est-à-dire dans la rue, par la violence. » Pendant plusieurs décennies, c'est le PCF, en quelque sorte, qui joue ce rôle de porte-voix des sans voix, qui canalise les frustrations en portant les intérêts des catégories populaires. Il serait toutefois injuste de résumer son action à ce rôle tribunitien (et encore plus de le réduire à une simple comparaison avec le Front national de Jean-Marie Le Pen). En effet, le PCF a aussi eu, au cours de toutes ces années, un rôle important pour la classe prolétarienne. Ses militants et ses organisations satellites organisent, dans les usines ou les cités ouvrières, des soupes populaires, des cantines ouvrières, des actions de solidarité envers les plus démunis, et mettent en place des programmes ambitieux d'éducation populaire, de conscientisation politique, bien sûr à des fins de récupération électorale – le parti espère bien que les bénéficiaires voteront ensuite PCF – mais avec un engagement qui est à saluer pour aider les plus pauvres et les élever intellectuellement et culturellement. En 1945, est d'ailleurs fondé le Secours populaire français, à partir du Secours rouge international, lié historiquement au PCF. Des maisons du peuple, des maisons de la culture et des universités populaires sont soutenues ou créées par des municipalités communistes. Dans les villes dirigées par les communistes, des services publics locaux sont mis en place : crèches, équipements de santé ou de sport, cités de logements sociaux... Des actions de lutte contre l'analphabétisme et pour la promotion de la culture ouvrière se multiplient : conférences, cours du soir, cercles d'étude marxiste, bibliothèques municipales...

Malgré le score toujours impressionnant de 20,71% des suffrages exprimés pour les communistes aux législatives de 1978 (5,8 millions de voix), en fait cette année-là, se profile déjà, sans qu'on le sache, le début de la fin de l'hégémonie. L'inversion des courbes entre PS et PCF s'observe pour la première fois : avec 25%, le PS dépasse le PCF, s'érigeant en premier parti de gauche. Elle se confirme d'ailleurs l'année suivante, lors de la première élection du Parlement européen : arrivé en seconde position derrière celle conduite par Simone Veil (27,61%), la liste du Parti socialiste (allié aux radicaux de gauche) obtient 23,53% des suffrages, devant le PCF, qui se maintient tout de même à 20,52% (assez loin devant le RPR de Jacques Chirac et ses 16,31%). Lors de l'élection présidentielle de 1981, le premier tour, le 26 avril, sonne comme un coup de semonce pour le Parti communiste : son secrétaire général, le tonitruant Georges Marchais, fait le score décevant de 15,35% des suffrages exprimés (4,4 millions de voix tout de même), loin derrière Valéry Giscard d'Estaing (28,32%) et François Mitterrand (25,85%), et même derrière Jacques Chirac (18%). Aux législatives de juin, le PCF dépasse à peine 16% des suffrages, soit quatre millions de voix. Le déclin devient rapidement inéluctable, contraignant le parti, qui se maintient toutefois à des scores plus qu'honorables pendant plusieurs années, à servir de béquille au Parti socialiste pour gouverner, sans vraiment influer sur son orientation. Entretemps, trois évènements majeurs percutent et déstabilisent profondément le PCF. Le premier est la participation active des communistes au gouvernement socialiste de Pierre Mauroy à partir de 1981, et qui s'achève avec un retrait du PCF en 1984, suite au « tournant de la rigueur » ; son passage dans l'exécutif lui fait perdre (malgré son refus de rejoindre le gouvernement socialiste lors de la réélection de François Mitterrand en 1988) sa fonction tribunitienne autant que sa base électorale, car même au pouvoir, il n'a pas su empêcher l'accélération de la crise économique, la montée du chômage et la désindustrialisation massive qui frappe plusieurs régions de l'Hexagone.

Le second évènement marquant de la période est l'émergence fulgurante, à partir des élections européennes de 1984, législatives de 1986 et présidentielle de 1988, d'une formation politique qui, pour le coup, reprend parfaitement la fonction tribunitienne à son compte : le Front national de Jean-Marie Le Pen, qui perce particulièrement dans les anciennes terres communistes en voie de désindustrialisation du nord et de l'est de la France. Aux européennes de 1984, le FN de Jean-Marie Le Pen et le PCF de Georges Marchais sont au coude-à-coude, avec environ 11% des suffrages chacun (le PCF reste légèrement devant mais les deux envoient le même nombre d'eurodéputés à Strasbourg). Au coude-à-coude, ils le sont encore aux législatives de 1986, avec environ 9,7% et 2,7 millions de voix chacun, et au final un groupe de 35 députés pour chacun des deux. Mais la tendance est à la hausse pour le FN et au déclin pour le PCF, et inévitablement, les courbes finissent par se croiser. À la présidentielle de 1988, Le Pen prend définitivement l'ascendant, avec le score de 14,4% – soit quasiment celui que faisait Marchais sept ans avant. Le communiste André Lajoinie, qui doit faire face à une candidature dissidente, recueille moins de 7% des suffrages, à peine deux millions de voix. Enfin, dernier évènement marquant, la chute du Rideau de fer en 1989, suivie par l'effondrement de l'Union soviétique en 1991, marque un tournant symbolique sur lequel on ne peut pas vraiment dire que le PCF ait fait une véritable introspection idéologique.

Au milieu des années 1990, le PCF fait encore vivre l'illusion qu'il reste une formation puissante, sur laquelle il faut compter. À la présidentielle de 1995, Robert Hue maintient le parti au-dessus des 8%, avec tout de même 2,6 millions de voix recueillies sur son nom. Le PCF se mobilise activement lors des grèves massives qui bloquent le pays et empêchent l'adoption de la réforme de la Sécurité sociale portée par le gouvernement d'Alain Juppé, en novembre 1995. Et de 1997 à 2002, il participe, pour la deuxième fois de son histoire, à un gouvernement, en rejoignant l'union de la « gauche plurielle » conduite par Lionel Jospin, qui est parvenu à imposer une cohabitation à Jacques Chirac. S'il est loin des 600 à 800 000 membres comptabilisés entre 1945 et 1981, le PCF compte encore, en 1995, environ 275 000 adhérents, ce qui en fait le premier parti de France en nombre – dans un pays qui n'a pas une très grande culture des partis de masse. À noter qu'il en comptait à peine 43 000 à jour de cotisation en 2022 (ce qui reste beaucoup, compte tenu de ses scores électoraux actuels). Au tournant du siècle, il est de plus en plus concurrencé par les partis trotskystes que sont notamment Lutte ouvrière (LO), avec Arlette Laguiller (candidate à chaque présidentielle à partir de 1974, et qui dépassera la barre des 5% en 1995 et en 2002), et la Ligue communiste révolutionnaire (LCR), refondé en 2009 au sein du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA), avec Olivier Besancenot (qui fait entre 4 et 5% des voix aux présidentielles de 2002 et de 2007).

Bien ancré localement, autour de véritables baronnies, le PCF reste le premier parti en termes d'élus, à la gauche du Parti socialiste – de loin, et malgré la concurrence croissante d'un nouveau parti, Les Verts. Parmi les bastions où le PCF semble longtemps indéboulonnable, où s'est longtemps appliqué ce que l'on a appelé le communisme municipal (avec ce que cela comprend d'actions sociales et d'éducation citées plus haut), on peut citer notamment la « ceinture rouge » parisienne : la Seine-Saint-Denis (avec les communes de Saint-Denis, de Bobigny, de La Courneuve, de Bagnolet, d'Aubervilliers...), le Val-de-Marne (avec Ivry-sur-Seine, Vitry-sur-Seine, Champigny-sur-Marne...), mais également le bassin minier et industriel du Nord-Pas-de-Calais (Rouvroy, Sallaumines, Avion...), ou encore la vallée du Rhône et le sud industriel, où Vénissieux (dans la région lyonnaise) est certainement le cas le plus emblématique. Historiquement engagé en faveur des mouvements de décolonisation, le Parti communiste français est donc tout naturellement bien implanté, soit directement, soit par le biais d'alliés locaux « naturels », dans plusieurs des collectivités françaises d'outre-mer, notamment la Guadeloupe, la Martinique et La Réunion. Dans cette dernière île par exemple, la présidente du Conseil régional, Huguette Bello, est une ancienne du PC réunionnais, et dirige depuis 2021 la Région avec une coalition incluant les communistes.

À la présidentielle de 2002, au sortir de la troisième cohabitation, Robert Hue, avec 3,37% des suffrages exprimés (et moins d'un million de voix), est le premier communiste à passer sous la barre des 5% ; il est distancé par les candidats de LO, de la LCR, des Verts... Il est onzième sur seize candidats, autrement dit, sa présence est insignifiante et s'est résumée à une candidature de témoignage. Le PCF est devenu un simple « satellite » du PS, au même titre, en 2002, que les écologistes et les chevènementistes ; de l'autre côté du champ politique, l'UDF fusionne en grande partie avec le RPR pour créer l'UMP : le « quadrille bipolaire » a vécu. Dès lors, pendant quinze ans, les institutions seront marquées par une bipolarisation simple, où le centre libéral (alors incarné par le Modem de François Bayrou) et l'extrême-droite (c'est-à-dire le Front national de Jean-Marie Le Pen) échouent encore à troubler l'alternance « attendue » entre PS et UMP – exception faite du scrutin de 2002 où le PS est exclu du second tour. Il faudra attendre 2017 pour voir ce schéma remis en question, comme nous l'avions décrypté dans un article de février dernier (Avec la présidence Macron et l'enracinement du RN, le clivage gauche-droite est-il dépassé ?) ; à la fin de la décennie 2010, le FN, rebaptisé Rassemblement national (2018), s'ancre définitivement au-dessus de la barre des 20%. Pour les communistes français, le début du XXème siècle est une période non seulement d'effondrement électoral, mais également très peu confortable en termes de posture partisane. C'est le drame des Verts autant que du PCF, alors, d'assumer un jeu d'équilibriste consistant à n'être ni totalement alliés des socialistes, ni totalement dans l'opposition. Cette stratégie bancale et illisible perdure au cours des quinquennats de Nicolas Sarkozy (2007-2012) et surtout de François Hollande (2012-2017), et elle sera maintes fois sanctionnée par les électrices et les électeurs.

L'Hôtel de Ville de Bobigny, édifice construit en 1974 sur les plans de Marius Depon. La commune a été communiste dès 1920, année de création du PCF, et l'est restée jusqu'en 2014, soit 94 ans. La figure la plus marquante de la période est celle de Georges Valbon, maire de 1965 à 1995 (et président du Conseil général quasi-sans interruption de 1967 à 1993). Après un mandat UDI, la commune repasse au PCF en 2020, en même temps que Noisy-le-Sec, permettant au parti de récupérer la présidence de l'intercommunalité. Maire de Montreuil depuis 2014, réélu en 2020, Patrice Bessac (PCF) est donc devenu, cette année-là, président de l'EPT Est Ensemble.

L'Hôtel de Ville de Bobigny, édifice construit en 1974 sur les plans de Marius Depon. La commune a été communiste dès 1920, année de création du PCF, et l'est restée jusqu'en 2014, soit 94 ans. La figure la plus marquante de la période est celle de Georges Valbon, maire de 1965 à 1995 (et président du Conseil général quasi-sans interruption de 1967 à 1993). Après un mandat UDI, la commune repasse au PCF en 2020, en même temps que Noisy-le-Sec, permettant au parti de récupérer la présidence de l'intercommunalité. Maire de Montreuil depuis 2014, réélu en 2020, Patrice Bessac (PCF) est donc devenu, cette année-là, président de l'EPT Est Ensemble.

Un rôle qui dépasse le seul prisme des scores électoraux, mais qui s'estompe

Alors, que reste-t-il de ce parti qui se trouve réduit à des scores aussi faibles aux élections nationales ? Les élections locales de 2020 (municipales) et de 2021 (départementales) ont encore consacré un recul pour le PCF, qui a perdu son dernier Conseil départemental (le Val-de-Marne, en l'occurrence), ainsi que plusieurs bastions municipaux historiques : Saint-Denis, restée communiste durant un siècle, mais aussi Champigny-sur-Marne, communiste depuis 60 ans, Choisy-le-Roi, ou encore Aubervilliers. Les villes perdues depuis les années 2000 et regagnées récemment sont plus rares, comme Montreuil en 2014, ou Bobigny en 2020 ; mais leur cas témoigne de l'ancrage du PCF dans les grandes banlieues urbaines. Le PCF revendique actuellement la direction de 600 communes, en comptant les maires apparentés, se plaçant ainsi en deuxième force politique de gauche en nombre de maires, d'élus municipaux et de conseillers départementaux, derrière le PS.

Surtout, le poids du PCF dépasse largement son assise électorale. L'héritage de ce qui fut le grand parti des ouvriers, défenseur des catégories populaires, sa notoriété, son histoire marquée notamment par son rôle dans la IIIème Internationale, ses liens avec la Résistance, son rôle dans les grandes avancées sociales de 1936 puis de 1944-1945, ses liens avec le monde syndical et en particulier la CGT, tout cela constitue l'héritage très riche du Parti communiste, et participe encore, d'une certaine manière, de son identité. En effet, le modèle social français, avec sa fonction publique et son système de protection sociale, est héritier du programme des Jours heureux, un plan de réformes adopté en mars 1944 par le Conseil National de la Résistance (CNR), et le PCF a joué un rôle majeur dans son élaboration, puis dans sa mise en place à la Libération. Encore aujourd'hui, la Fête de l'Huma, organisée chaque année (depuis 1930) par le journal L'Humanité, évènement phare de la gauche, au cours duquel les idées communistes sont souvent mises à l'honneur (dans ses cycles de conférence notamment), reflète l'influence que préserve encore, dans l'imaginaire collectif, ce courant politique.

Mais le parti en lui-même a beaucoup perdu de son aura, du fait de ses déboires électoraux, mais aussi de l'inconstance et de l'inconsistance idéologique de ses dirigeants, à la remorque du mouvement syndical dans les grands moments de protestation sociale, ou d'autres partis de gauche (le PS jusqu'en 2008, le Parti de Gauche puis LFI entre 2008 et 2017, parfois l'un ou l'autre selon les circonstances). Le parti est en crise identitaire, sans pilotage programmatique clair, comme coincé dans le flot de ses acquis historiques et incapable de renouveler sa pensée. Le terme communiste a lui-même perdu en contenu, comme l'illustre d'ailleurs ce qu'est devenu la Fête de l'Huma, ouverte à des participants de toute sensibilité, certes globalement plutôt à gauche, mais dont la majorité vient surtout pour profiter de la scène musicale. À l'image d'un Georges Marchais qui quittait la direction du parti en 1994 sans panache ni véritable testament politique, le parti ne s'est jamais réellement remis de la disparition du Bloc de l'Est et des désillusions nées de l'échec de l'expérience soviétique, ni même, plus globalement, de la profonde remise en cause de la doctrine communiste – y compris de la part de son vieil allié, le Parti socialiste – depuis les années 1980. Le parti a, certes, tenté un aggiornamento à partir de 1994, avec l'arrivée à sa tête de Robert Hue, cherchant à rompre avec la doctrine soviétique, mais la démarche n'a été ni lisible ni réellement tranchante ; à peine le nouveau secrétaire général prôna-t-il en vain un changement du nom du parti, ce à quoi Georges Marchais déclara s'opposer, dans une lettre ouverte publiée en novembre 1997 (peu avant son décès). Déchiré entre « orthodoxes » et « modernistes » pendant les années 1990 et 2000, le PCF ne convainc plus dès lors que l'on sort des enjeux strictement locaux, et semble plus que jamais une constellation en déclin, quoique très bien ancrée dans les institutions françaises. Officiellement, il favorise désormais la « détermination individuelle dans l'engagement collectif » et s'assigne pour objectif la construction d'un socialisme « démocratique » et « autogestionnaire ». Sauf que ce parti, qui a prôné une doctrine si éloignée de ces concepts (qui n'évoquent rien de bien concret dans l'imaginaire collectif), n'est pas crédible dans cette posture et semble manipuler là des notions qui le dépassent. En outre, même les villes dirigées par le PCF n'applique presque jamais le principe de « socialisme démocratique et autogestionnaire », et fait au contraire preuve d'un classicisme désespérant dans sa pratique du pouvoir.

Preuve s'il en fallait une, de l'inconsistance idéologique du parti : le soutien de Robert Hue à Emmanuel Macron dès le premier tour de la présidentielle de 2017, alors que le parti (qu'il a quitté en 2008, après en avoir laissé la direction en 2001) soutenait Jean-Luc Mélenchon. Ce même Robert Hue qui a acté la participation de son parti au gouvernement entre 1997 et 2002, dans un contexte, certes d'adoption de quelques avancées progressistes (les 35 heures, la CMU, etc.), mais aussi de privatisations d'entreprises publiques, de libéralisation des marchés européens et d'ouverture de nombreux secteurs à la concurrence libre et non faussée (actées par les traités d'Amsterdam en 1997 et de Nice en 2001). Ce, alors même que le PCF a historiquement une posture critique vis-à-vis de la construction européenne et de sa dimension libérale. La gauche au pouvoir – même avec la participation active des communistes – a appliqué des directives européennes que le PCF dénonçait par ailleurs. Les contradictions se sont avérées trop importantes et lui ont fait perdre en crédibilité, l'ont rendu inaudible.

Logo de Izquierda Unida, coalition constituée autour du PC espagnol.

Dans un précédent article de 2015 (Extrêmes-gauches de France, unissez-vous !), nous évoquions la nécessite d'une union des « extrêmes-gauches ». Pourtant, le PCF, qui pourrait servir de colonne vertébrale à ce « cartel » (comme c'est le cas en Espagne, où le Parti communiste espagnol pilote la coalition Izquierda Unida, désormais alliée avec Podemos) en constitue en même temps l'un des principaux écueils. Ainsi, en 2007, dans la foulée de la victoire du « non » au référendum de 2005 sur le traité établissant une Constitution pour l'Europe, pour laquelle le PCF avait activement milité, le parti a tenté de récupérer les « fruits » de la campagne. Pour mémoire, des collectifs « unitaires » – composant les sections du « Collectif national d'initiative pour un rassemblement anti-libéral de gauche et des candidatures communes » – se sont établis en 2006 à l'initiative de partis, associations et collectifs de gauche pour créer une grande coalition anticapitaliste, afin, justement, de surfer sur la campagne et la victoire du « non » un an auparavant. Or, les militants communistes ont noyauté les différents collectifs. La ficelle était trop grosse, et la désignation facile de Marie-George Buffet, secrétaire générale du PCF, comme candidate de la « Gauche populaire et antilibérale », a d'emblée été rejetée par de nombreux participants. Beaucoup d'entre eux ont ensuite préféré soutenir la candidature de José Bové. Le 22 avril 2007, la première, avec 1,93% (environ 700 000 voix), et le second, avec 1,32% (environ 480 000 voix), ont sans surprise subi une déculottée électorale. Marie-George Buffet, José Bové, mais aussi Olivier Besancenot (LCR), Arlette Laguiller (LO) et Gérard Schivardi (PT) : cinq « petits » candidats d'extrême-gauche, donc, sans même compter l'écologiste Dominique Voynet (Les Verts). En février 2009, la création du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA), héritier de la LCR, et celle du Parti de Gauche, qui se voulait une première base pour la constitution d'une alliance antilibérale – ce sera le Front de Gauche avec le PCF et Gauche Unitaire à partir des européennes de 2009 –, visaient à doter la gauche radicale d'un visage unique, mais les résultats sont longtemps restés mitigés.

Il a fallu le niveau particulièrement faible de Marie-George Buffet à la présidentielle de 2007, pour que le parti envisage un changement de stratégie – d'autant que depuis cette date, le PCF ne parvient plus à former seul un groupe à l'Assemblée nationale (pour ce faire, il doit notamment s'allier, ponctuellement, soit avec Les Verts, soit avec les chevènementistes, soit, plus récemment, avec des députés ultra-marins). C'est l'heure du Front le Gauche, avec notamment le Parti de Gauche créé par Jean-Luc Mélenchon, qui a quitté en 2008 un PS incapable (lui aussi) de renouveler son logiciel programmatique et de faire le bilan critique de ses échecs passés (présidentielle de 2002, référendum de 2005, présidentielle de 2007). Le Front de Gauche parvient à s'inscrire dans la durée, en bénéficiant du verbe de son leader, mais aussi, c'est incontestable, de l'assise locale dont jouissait déjà un PCF trop content d'enrayer son déclin. À la présidentielle de 2012, Mélenchon fait certes un score décevant (11,1%, près de 4 millions de voix), car en deçà de ses espoirs et bien loin de Marine Le Pen (17,9%), mais qui détonne tout de même avec les résultats très faibles rencontrés jusque-là par la gauche radicale. L'avenir reste prometteur, mais les années qui suivent s'avèrent plus compliquées que prévues, notamment du fait de la posture confuse des écologistes et des communistes. Leurs jeux d'alliances et de ruptures opportunistes, déjà évoqué plus haut, marquent tout le quinquennat Hollande, au point qu'en février 2016, las des combines partisanes qui n'en finissent pas, Jean-Luc Mélenchon annonce unilatéralement sa candidature et crée un nouveau mouvement, La France Insoumise (LFI), distincte du Front de Gauche. Secrétaire général du PCF de 2010 à 2018, Pierre Laurent tergiverse alors longtemps, sans annoncer sa candidature à la présidentielle, ni déclarer de soutien clair à la candidature de Mélenchon. On en était là, alors, comme nous l'évoquions en novembre 2016 (Y a-t-il encore quelque chose à attendre de l'« autre gauche » en 2017 ?), dans l'incertitude d'une candidature communiste.

Si les militants ont finalement choisi, à 53,6%, le 27 novembre 2016, de soutenir Jean-Luc Mélenchon, le vote quelques jours plus tôt des 535 délégués du parti en faveur (à 55,7%) d'une candidature PCF à part entière, illustrait les divisions provoquées en interne par la disparition du Front de Gauche et l'émergence de LFI. L'expression des militants prenant le pas sur celui des délégués, les communistes se sont donc évités la corvée de se choisir pour 2017 un candidat étiqueté PCF qui aurait probablement répété les scores catastrophiques de 2002 ou de 2007. Quant à Mélenchon lui-même, en créant LFI sans concertation avec son allié habituel, le PCF, et en décidant seul de se lancer dans la course à la présidentielle, il a blessé un grand nombre de militantes et militants communistes qui avaient participé activement à sa campagne en 2012.

La question de la multiplication des candidatures à gauche et de son impact sur l'accession de la gauche au second tour est complexe, comme nous le décryptions déjà en 2018 (Comment penser l'avenir de la gauche radicale française ?). En effet, le trop-plein de candidatures à « la gauche de la gauche » (trotskystes, communistes, écologistes...) n'a pas empêché Lionel Jospin, en 1995, Ségolène Royal, en 2007, et François Hollande, en 2012, de jouer le second tour de la présidentielle. À l'extrême-droite, les candidatures concurrentes comme celles de Bruno Mégret en 2002, de Nicolas Dupont-Aignan en 2017 et 2022, ou encore d'Éric Zemmour en 2022, n'ont pas empêché les Le Pen père et fille d'accéder au second tour à trois reprises. S'il est vrai que le retrait de la candidature de Benoît Hamon (ou de Philippe Poutou et Nathalie Arthaud, dont les voix cumulées s'élevaient tout de même, en 2017, à 1,73% des suffrages exprimés) aurait sans doute permis à Jean-Luc Mélenchon de passer l'étape du premier tour, la campagne de LFI, même sans alliance formelle avec les écologistes, les communistes ou d'autres, a été audible. Au final, en 2017, avec le score honorable de 19,58% des suffrages (7 millions de voix), le second tour a échappé de peu à Mélenchon, à près de 619 000 voix d'écart (1,72 point) de la candidate du Front national.

Seulement voilà, comme nous le décryptions l'année dernière (Quelles leçons tirer des élections de 2022 ? (3/3) À gauche, le verre est-il à moitié vide ou à moitié plein ?), le champ politique est désormais divisé en trois blocs (centre-droit libéral, gauche, extrême-droite) à peu près équivalents sur le plan électoral, rassemblant autour de 32 ou 33% des voix chacun. Or, le seuil pour accéder au second tour, relativement bas, se joue à peu de choses – c'était déjà le cas en 2017. Et c'est justement le camp qui s'est retrouvé le plus divisé – celui des gauches – qui a été, une fois encore, exclu du second tour. À l'extrême-droite, ils n'étaient que trois : Marine Le Pen, Éric Zemmour, Nicolas Dupont-Aignan. À droite et au centre-droit, ils n'étaient que deux : Emmanuel Macron et Valérie Pécresse. À gauche, on comptait six candidats, dont – comme toujours – les représentants du NPA et de LO. On voit bien que, bien que la campagne de Jean-Luc Mélenchon a été globalement lisible, audible et de qualité, la gauche en est là, à devoir limiter le nombre de candidatures pour espérer accéder au second tour – et donc pouvoir un jour gouverner. Car au final, la multiplication des candidatures a effectivement desservi Mélenchon, à qui il ne manquait, l'année dernière que quelques 421 000 voix (1,2 point) pour passer devant Marine Le Pen (23,15%) au premier tour ; avec 21,95% (7,7 millions de voix), il fait d'ailleurs le meilleur score réalisé par un candidat arrivé troisième à une présidentielle, de toute l'histoire de la Vème République – le précédent record était tenu par le communiste Jacques Duclos en 1969. Or, même si l'électorat communiste ne s'était pas reporté entièrement sur la candidature de Mélenchon, on peut imaginer, compte tenu de la proximité idéologique et partisane, que le leader insoumis aurait bien trouvé là, en cas de retrait de la candidature de Fabien Roussel, le vivier suffisant pour passer au second tour, puisque ce dernier a recueilli sur son nom à peu près le double du nombre de voix qui manquaient à Mélenchon, à savoir 2,28% des suffrages (environ 800 000 voix).

C'est d'autant plus absurde que le PCF avait soutenu la candidature et le programme de Jean-Luc Mélenchon par le passé, en 2012 activement, et en 2017 du bout des lèvres. Le leader insoumis n'est sans doute pas pour rien dans la dégradation des relations entre LFI et le PCF. On peut toutefois, et c'est bien tout l'objet de cet article, se demander quel était le sens et l'intérêt d'une candidature Roussel qui ressemblait plus à un sursaut d'orgueil des communistes, à une volonté de ces derniers, incapables d'enrayer leur déclin et de reformuler une offre programmatique claire et désirable, de montrer qu'ils n'avaient pas disparu. Ce, en surfant tristement sur une sémantique pseudo-populaire d'assez bas niveau. L'immense majorité de l'électorat de gauche ne remerciera donc pas Monsieur Roussel de s'être présenté et d'avoir maintenu vaille que vaille sa candidature. Tout ce que l'on aura retenu de sa campagne se résume à une tentative pathétique de caresser dans le sens du poil la figure du « petit blanc », employé ou ouvrier de province, désormais majoritairement tourné vers le RN ou l'abstention, en adoptant un langage familier, un « parler vrai » supposé être mieux compris par les petites gens. Un ton qui en disait surtout très long sur la vision que Roussel lui-même se faisait du Français moyen, et qui contraste avec les meetings de campagne de Jean-Luc Mélenchon, plutôt marqués par une volonté de vulgariser des thématiques intellectuellement relevées (enjeux écologiques, crise de l'eau, pouvoir d'achat, retraites, plan logement...) sans pour autant faire baisser le niveau du discours. Chouchou des médias de droite et d'extrême-droite, régulièrement invité sur CNews par exemple, Roussel est désormais érigé en anti-Sandrine Rousseau, en héraut de la gauche anti-wokiste, laïcarde, productiviste, viandarde et pro-nucléaire. Au final, on peut surtout constater que la campagne de Fabien Roussel ne semble pas avoir fait perdre une seule voix à Marine Le Pen, que sa présence a plutôt pénalisé Jean-Luc Mélenchon (et donc la gauche, une nouvelle fois exclue du second tour), qu'elle s'est terminée sans une once d'autocritique (en dépit du très faible score obtenu), mais avec un ralliement assez opportuniste au projet de la Nouvelle Union populaire, écologique et sociale (NUPES) aux législatives de juin 2022, en dépit des critiques prononcées tout le long de la campagne contre les insoumis et les écologistes.

Logo du Front de Gauche (2008-2018).

Pour répondre un tant soit peu à la question posée dans le titre de cet article, précisions tout d'abord que, bien sûr, il n'est pas question de dire que le Parti communiste ne sert à rien. Dans ces temps de désengagement citoyen et de désenchantement politique, cela serait d'ailleurs injuste à l'égard des milliers de militantes et de militants, d'élues et d'élus engagés dans le cadre du PCF, et il faut surtout saluer leur investissement dans la vie de la Cité. Soulignons également le rôle de certains députés et sénateurs communistes, impliqués dans le travail et les commissions parlementaires, comme Sébastien Jumel, Elsa Faucillon ou encore Fabien Gay. Toutefois, le maintien du PCF en l'état, sans ligne idéologique claire, sans lisibilité programmatique, comme simple force d'appoint aux autres forces de gauche – mais dont la présence peut coûter à la gauche l'accession au second tour d'une présidentielle – pose sérieusement question.

Partons des fondamentaux : définir ce qu'est un parti politique, et sa finalité, n'est pas toujours chose aisée, comme nous le constations dans un précédent article de 2014 (Les partis politiques, corps malades de la démocratie), mais nous pouvons tenter cette définition : c'est un ensemble de femmes et d'hommes identifiés par une étiquette officielle, unis pour promouvoir des principes, pour agir de concert dans la lutte concurrentielle pour le pouvoir politique, afin de mettre en application ces principes. Le parti, au sens usuel, est donc un organe lié aux élections et à la quête du pouvoir. La vocation électorale du parti politique implique donc qu'il mobilise, forme les opinions, fabrique des programmes et des valeurs, sélectionne les individus capables de défendre ses idées devant l'électorat et de les exprimer. Et là, chacune, chacun se fera son opinion pour déterminer si le Parti communiste français, à l'heure actuelle, parvient à répondre un tant soit peu à cet objectif, et si sa présence en l'état dans le champ politique participe à la mise en œuvre, d'une manière ou d'une autre, des principes et des idées programmatiques qu'il défend.

Cet article n'apporte pas de réponse toute faite, mais invite, comme cela a déjà été fait à d'autres occasions dans des articles mentionnés plus haut, le Parti communiste, et plus globalement toutes les forces de la gauche radicale qui y sont disposés (cela pourrait même inclure la gauche des Écologistes), à repenser leurs délimitations partisanes et à renouveler ou clarifier leurs paradigmes idéologiques pour offrir aux électrices et aux électeurs une offre politique claire et désirable. En l'état actuel, et compte tenu de la place prise par la figure de Jean-Luc Mélenchon à chaque élection présidentielle depuis quinze ans, cela ne peut se passer d'un dialogue incluant aussi La France Insoumise – et sur le plan programmatique, cela serait assez logique. Le Front de Gauche a été une première expérience plutôt réussie de « dialogue », mais les tergiversations politiciennes du PC tout comme l'unilatéralisme de Mélenchon ont fini par y mettre un terme. Le risque pour le PCF est aussi, sur le long terme, de continuer à se réduire comme peau de chagrin, en perdant par exemple, lors des futures échéances électorales (les municipales de 2026 notamment), la plupart des derniers bastions qu'il lui reste. Dans un tel cas, il sera de plus en plus difficile de trouver de quoi répondre positivement à la question : à quoi sert encore le Parti communiste français ?

Le siège du Parti communiste français, place du Colonel Fabien dans le 19ème arrondissement de Paris, est l'œuvre de l'architecte brésilien Oscar Niemeyer, qui en dressa l'esquisse en 1965. Les travaux du bâtiment commencèrent en 1968 et s'achevèrent en 1971, tandis que la coupole, le parvis et le hall souterrain ne le furent qu'en 1979-1980. Le Programme commun y fut signé en 1972, et il a été classé au titre des monuments historiques le 26 avril 2007. Signe des difficultés financières du parti, et du déclin de ses activités, une partie des locaux sont loués depuis 2009.

Le siège du Parti communiste français, place du Colonel Fabien dans le 19ème arrondissement de Paris, est l'œuvre de l'architecte brésilien Oscar Niemeyer, qui en dressa l'esquisse en 1965. Les travaux du bâtiment commencèrent en 1968 et s'achevèrent en 1971, tandis que la coupole, le parvis et le hall souterrain ne le furent qu'en 1979-1980. Le Programme commun y fut signé en 1972, et il a été classé au titre des monuments historiques le 26 avril 2007. Signe des difficultés financières du parti, et du déclin de ses activités, une partie des locaux sont loués depuis 2009.

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