Overblog Tous les blogs Top blogs Politique Tous les blogs Politique
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Par Jorge Brites.

Cimetière musulman à Sarajevo, en Bosnie-Herzégovine.

Ce 11 juillet marque la commémoration des trente ans du massacre de Srebrenica, qui désigne le meurtre de plus de 8 000 hommes et adolescents bosniaques par les troupes serbes de Bosnie, dans la région de Srebrenica, au mois de juillet 1995. Le terme de « nettoyage ethnique » trouve ses origines dans les conflits d’ex-Yougoslavie des années 1990, et Srebrenica en est certainement l’un des exemples les plus macabres, pour ce qui concerne la guerre de Bosnie-Herzégovine (1992-1995). Ce concept est assez complexe à identifier. Il est classiquement défini comme une purge sur des critères ethniques, en particulier la langue, la religion et la culture. Le nettoyage confessionnel est donc compris dedans. L’objectif du nettoyage ethnique est de constituer un territoire ethniquement homogène ou pur ; la notion de « race » peut évidemment interférer.

L’Histoire témoigne de mouvements forcés qui surviennent généralement quand un territoire a été le théâtre d’un combat (avec une forme de brutalisation), après une révision de frontière, dans un contexte de conflit ou dans la période suivant l’arrêt des hostilités – avec une logique de représailles. La notion d’espace à purifier, « à nettoyer », est centrale. Mais le concept se distingue du génocide. Par son ampleur d’abord. Ensuite parce que le génocide a pour finalité un peuple, et le nettoyage un territoire. Le génocide constitue une fin en soi, le nettoyage un moyen de modifier un peuplement, non d’éradiquer un groupe en tant que tel.

« Gelés » par la chape de plomb imposée par les régimes communistes à partir de 1945-1948, les antagonismes (et les conflits) interethniques et interconfessionnels en Europe de l'Est et dans les Balkans se sont réveillés de façon dramatique lors de la disparition du Rideau de fer. Pourtant, entre une première moitié du XXème siècle marquée par la montée des nationalismes, la question brûlante des frontières, et par la brutalisation des sociétés européennes, d'une part, et les conflits des années 1990 et 2000 en Europe de l'Est, d'autre part, des liens très forts, voire une continuité, peuvent être établis. Pour comprendre la genèse idéologique et l’origine de la brutalité qui ont rendu possible les évènements récents en ex-Yougoslavie, nous avons choisi, à l'occasion de ce triste anniversaire des trente ans du massacre de Sebrenica, de nous arrêter sur les nettoyages ethniques de la première moitié du XXème siècle.

 

Le nettoyage ethnique comme instrument de construction de l’État-nation

Le XIXème siècle a vu s’imposer en Europe le concept d’« État-nation », pensé comme une entité homogène, doté de frontières linéaires et continues, dont la population serait constituée, en théorie du moins, par un seul groupe ethnique, linguistique, religieux, constituant la nation.

Dans ce schéma, le fait de « nettoyer » un territoire d’un groupe particulier (défini par la « race », la langue, la religion, la culture) ne correspondant pas à la norme majoritaire, a constitué un instrument de création des États-nations, dans la mesure où la recherche d’une homogénéité ethnique ou culturelle était considérée comme répondant à un idéal politique. En France, l’instruction publique obligatoire et l’interdiction des langues régionales sous la IIIème République (1870-1940) ont fortement contribué à « homogénéiser » le territoire en écrasant les particularismes et en diffusant la langue française à toutes ses composantes. En Pologne, dans la partie annexée par la Prusse (et partie intégrante de l’Allemagne après 1871), on observe une politique active de germanisation.

À partir de la Première Guerre mondiale (1914-1918) à l’issue de laquelle plusieurs grands empires sont démembrés, puis du discours du président nord-américain Woodrow Wilson le 11 février 1918 sur le droit des peuples à l’autodétermination, les nettoyages ethniques prennent des formes plus violentes encore. D’abord parce que l’État-nation est légitimé par la chute des empires multinationaux ; ensuite peut-être par le rôle de la brutalisation joué par la Grande Guerre, que nous avions déjà abordé dans un précédent article (D’une guerre mondiale à l’autre : chronique d’une mobilisation, puis d’une démobilisation culturelle qui a permis la paix en Europe). À titre d’exemple, le démembrement de l’Empire ottoman dans les Balkans depuis la fin du XIXème siècle avait déjà donné lieu à des affrontements particulièrement violents entre les États fraîchement créés, en tête desquels la Grèce, la Serbie et la Bulgarie pour le contrôle de la région de Macédoine et de la Thrace occidentale.

En 1934, Carlile Aimer Macartney, secrétaire au comité pour les minorités à la Société des Nations (SDN), publiait même une analyse détaillée des problèmes de minorités en Europe, dans laquelle il affirme qu’« un État-nation et des minorités nationales sont incompatibles ». Cette conclusion traduit en fait l’état d’esprit dans beaucoup de pays, qui s’illustre en violences pour rompre avec une cohabitation parfois séculaire entre communautés, comme en Serbie et en Croatie en 1941. La pureté ethnique devant être l’aboutissement de la construction de l’État-nation, l’existence de minorités nationales en leur sein présente évidemment un risque d’en troubler l’unité.

Caricature satirique anglaise (1912), montrant les grandes puissances européennes tentant d'étouffer les conflits dans les Balkans.

Caricature satirique anglaise (1912), montrant les grandes puissances européennes tentant d'étouffer les conflits dans les Balkans.

Les progrès du darwinisme social

Depuis la fin du XIXème siècle, la lecture darwiniste issue de la théorie de l’évolution des espèces et de la sélection naturelle a été abusivement appliquée aux rapports entre les nations – sous l’appellation de « darwinisme social ». Ce mouvement s’est notamment développé dans les pays anglo-saxons, et dans une moindre mesure en Russie. Le darwinisme social suggère que l’hérédité (les caractères innés) auraient un rôle prépondérant sur l’éducation et l’environnement (les caractères acquis). Cet angle de vue considère donc qu’il faut appliquer aux luttes civiles, aux inégalités sociales et aux guerres de conquête, les mêmes principes que la sélection naturelle vis-à-vis des espèces vivantes. Les disparités observées entre les sociétés auraient donc une explication biologique, avec une trajectoire unique de l’Histoire humaine : les peuples les moins « adaptés » à la lutte pour la survie seraient restés « figés » au stade primitif conceptualisé par les tenants de l’évolutionnisme anthropologique.

On comprend aisément qu’il n’y avait qu’un petit pas à faire entre cette construction intellectuelle et la pensée hitlérienne, pour passer du concept de « survie » à celui de « domination » des races. L’historiographie parlera même de développement d’un « nationalisme racial » pour désigner le processus qui tend à rendre indésirables les personnes étrangères à la norme et qui peut logiquement générer des « nettoyages » ou des génocides.

Carte des États des Balkans (1912).

Le cadre des nettoyages ethniques : des transformations politiques et des modifications de frontières

Les opérations de nettoyage ethnique se déroulent souvent comme résultat de représailles suite à un conflit, à une occupation ou à des ressentiments nés d’une domination passée. C’est ce qui fût observé dans les Balkans, après les guerres balkaniques (1912-1913) à l’égard des musulmans, ou en Yougoslavie durant la Seconde Guerre mondiale, lorsque la Croatie proclama son indépendance le 10 avril 1941 par le biais de l’organisation nationaliste Ustasa – qui bénéficiait de la profonde exaspération de la masse croate envers la monarchie autoritaire yougoslave, basée à Belgrade. Son discours nationaliste prit vite les formes d’un racisme militant, et la Croatie pratiqua alors une politique anti-serbe. Les Serbes constituaient environ 30% de la population du pays, et le régime croate procéda à un nettoyage ethnique, recourant d’une part à l’expulsion vers la Serbie, d’autre part à l’assimilation par conversion forcée au catholicisme, ou encore à l’extermination pure et simple.

La première moitié de siècle voit également, suite au démembrement de l’Empire ottoman (lui-même marqué par le génocide arménien, soit le déplacement forcé de 1,2 à 1,5 million d'Arméniens et la mort de 800 000 à 1,2 million d'entre eux), des échanges de population à grande échelle, qui préfigurent déjà ce que seront les déplacements forcés de population en Europe centrale et orientale à l’issue de la Seconde Guerre mondiale. Le plus connu suit la signature du traité de Lausanne en 1923, avec des nettoyages ethniques par vastes déplacements de population entre la Bulgarie, la Grèce et la Turquie, avec l’approbation des grandes puissances de l’époque et de la Société des Nations. Plus d’un million et demi de Grecs doivent ainsi quitter la Turquie, et 400 000 Turcs et musulmans le territoire grec ; entre 92 000 et 102 000 Bulgares quittent la république hellénique, tandis que de Bulgarie partent 35 000 Grecs et 67 000 Turcs. En comptant l'ensemble de ces mouvements issus de la Grande Guerre et de la redéfinition des frontières balkaniques, l’Europe compte, en 1926, près de dix millions de déplacés.

L’Europe d’après-guerre ne sera pas en reste, puisqu'avec la fin de la Seconde Guerre mondiale et la réorganisation territoriale qui accompagne la victoire des Alliés, on observe de nombreux déplacements forcés de population, notamment en raison de modifications de frontières. D’Albanie et de Yougoslavie, environ 140 000 Italiens doivent partir. Le traité de Potsdam en 1945 autorise les transferts : les populations allemandes ou d’origine allemande sont expulsées de force de Pologne, de Hongrie, de Roumanie, de Yougoslavie, de Tchécoslovaquie et d’URSS. Les Soviétiques et les nouveaux gouvernements d’Europe de l’Est considéraient que les expulsions des Volksdeutschen (ensemble des peuples partageant l’ascendance et la langue allemandes) ainsi que les transferts à grande échelle d’autres populations aideraient à consolider les territoires redéfinis à l’issue de la guerre et éviteraient à l'avenir de voir l'Allemagne revendiquer à nouveau des territoires en dehors de ses frontières au nom de ses liens avec des populations germanophones.

Plus de douze millions d’Allemands ou germano-descendants se retrouvent ainsi déracinés après la guerre. Du côté polonais, près de 2,1 millions de personnes furent déplacées du territoire annexé par l’URSS à celui de la Pologne. Un tel bouleversement a évidemment laissé de profondes cicatrices sur le visage de l’Europe, à commencer par du ressentiment parmi les femmes et hommes expulsés, qui se sentaient volés et spoliés de leur terre. Pour des millions d’Européennes et d'Européens, cette période est alors vécue comme un déchirement identitaire et une spoliation claire de leur terre.

Réquisition de la production de fermiers ukrainiens, à Odessa (1932).

Les régions frontalières, enjeux et théâtre des « nettoyages »

Les contextes restent toutefois très différents en fonction des pays et des périodes. On le constate notamment avec le cas de l’URSS, qui gardait les dimensions et les prétentions d’un empire multiethnique, mais qui n’a pas hésité à pratiquer des politiques de nettoyage ethnique. La collectivisation totale à partir de l’automne 1929 a pris une forte connotation ethnique, comme l’atteste la famine en Ukraine en 1932-1933 (l’holodomor, ou « extermination par la faim ») qui aurait fait jusqu’à cinq millions de victimes – et que le Parlement ukrainien a qualifié de « génocide » le 28 novembre 2006. Adolf Hitler, arrivé à la tête du gouvernement allemand en 1933, lance rapidement une campagne en faveur des populations germanophones qu’il estime dans le besoin en Union soviétique, et qui sont également touchés par la famine sur le territoire ukrainien. Cette démarche met en évidence pour Moscou le danger que représentent les minorités transfrontalières. Plusieurs « nettoyages » sont menés à partir de 1933-1934, qui se traduisent par une campagne de colonisation russe, de terreur ou de déportation systématique à l’égard des Allemands, des Polonais, des Finlandais, des Caréliens ou des Ingriens. Plus de 800 000 personnes sont ainsi arrêtées, déportées ou exécutées durant cette « Terreur ethnique » qui s’est étendue à l’ensemble du territoire soviétique.

À ces victimes du stalinisme s’ajouteront certains peuples du sud-ouest de l’URSS après la Seconde Guerre mondiale, accusés par de régime de collaboration avec les nazis – quand bien même la présence allemande y a été très brève. Les principaux peuples touchés, outre les Allemands de la Volga déportés dès 1941, furent les Tchétchènes, les Ingouches, les Tatars de Crimée, les Karatchaïs et les Balkars du Caucase, et des populations turcophones de la Caspienne, tous déportés entre octobre 1943 et juin 1944. La déportation vers le Kazakhstan de près de 387 000 Tchétchènes et de 91 000 Ingouches (d’après les chiffres officiels du régime soviétique, mais certaines estimations vont jusqu’à 600 000 individus déportés), accomplie en six jours seulement par le NKVD (Commissariat du peuple aux Affaires intérieures) en mars 1944 à la suite d’une insurrection, représente la déportation la plus intensive jamais réalisée – officiellement pour collaboration avec les nazis, qui n’avaient pourtant occupé qu’un tiers du territoire tchétchène, durant une période de trois mois.

 

Lorsque le motif était purement racial : du nettoyage à l’extermination

La Seconde Guerre mondiale notamment, une fois déclenchée, constitue un terreau fertile pour un processus qui transforme l’ethnisme ordinaire (c’est-à-dire l’essentialisation des caractéristiques réelles ou supposées des groupes ethniques) en un racisme véritable. Les haines interethniques traditionnelles étaient portées à un niveau de répulsion légitimé par l’essence biologique détestable et criminelle attachée à l’« autre ». C’est ce qui explique en partie le degré de férocité dans les affrontements entre Serbes et Croates, puis au départ de quelques 100 000 Croates de Serbie en 1945.

Le génocide des juifs et de celui des Roms, constituent des cas qui nécessiteraient un autre niveau d’analyse – et qui, dans celui de la Shoah, a fait l’objet déjà d’une abondante littérature. D’autant que les persécutions contre les juifs ou les Roms ne datent pas de 1941, mais remontent à plusieurs siècles – y compris dans des ensembles multiethniques comme l’Empire russe. Des opérations de « nettoyage » frappèrent toutefois ces communautés, même en dehors du génocide dont elles furent les victimes. Il ne faut pas oublier que le dernier pogrom antijuif en Europe eût lieu en Pologne en 1946, à Lielce. Spontanément ou grâce à l’organisation soigneuse d’émissaires sionistes en Europe centrale, les survivants de la Shoah commencèrent à gagner l’Europe occidentale en 1945, se rassemblant en Europe centrale puis en Italie. Bon nombre d’entre eux espéraient, de là, rejoindre la Palestine. Ce mouvement, fut baptisé la brikhah (« fuite », en hébreu) et s’accéléra après le pogrom de Lielce, grossi par des dizaines de milliers de juifs qui avaient réussi à se cacher en Pologne et dans d’autres pays d’Europe orientale pendant la guerre, ou qui avaient trouvé refuge en URSS et qui abandonnaient désormais toute idée de retourner en Pologne. Jusqu’en 1948, cette situation a perduré. Cette année-là, on dénombrait encore plus de 250 000 juifs déracinés en Europe centrale.

Un travail de mémoire sur l’histoire de ces tragédies qu’ont constitué les nettoyages ethniques et les génocides dans la première moitié du XXème siècle en Europe est nécessaire pour comprendre comment a émergé et s’est développé le droit international dans l’entre-deux-guerres, et plus encore après la Seconde Guerre mondiale : après la Charte de l’Organisation des Nations unies en 1945, est adoptée en 1948 la Déclaration universelle des droits de l’homme et la Convention de prévention et de répression du crime de génocide. Des conflits en ex-Yougoslavie dans les années 1990 jusqu’aux évènements récents à l’égard des communautés musulmanes au Myanmar ou dans la province du Xinjiang en Chine, en passant par les persécutions des Chrétiens et des Yézidis au Moyen-Orient, ou encore par le génocide rwandais en 1994 ou celui du Darfour à partir de 2003, tout nous montre que la tâche est encore immense et que beaucoup reste à faire. Plus récemment, l’intervention israélienne à Gaza (et, moins médiatisée, la poursuite des expulsions en Cisjordanie, de même que, depuis 2022, la réactivation de la guerre en Ukraine, en 2020 et en 2023, l’invasion azerbaïdjanaise du Haut-Karabakh (qui menace la population arménienne autochtone), ou encore, en mars de cette année, les massacres de près de 1 400 alaouites (essentiellement des civils) sur la région côtière en Syrie, sont venus confirmer cette terrible réalité, ce risque permanent d’épuration ethnique ou de génocide en plusieurs points de la planète. Impossible de conclure cet article sans dire un mot spécifique sur l’action israélienne à Gaza – d’autant qu’elle trouve une forme de continuité avec l’expulsion, en 1948, de 700 à 750 000 Arabes de Palestine à l’occasion de la création de l’État d’Israël et de la première guerre israélo-arabe. Cette intervention militaire dans la bande de Gaza, qui s’apparente au minimum à de l’épuration ethnique (la proposition explicite de la diplomatie trumpiste de relocaliser les Gazaouis dans d’autres pays arabes, approuvée par le gouvernement israélien, en atteste), pourrait bien à terme être officiellement qualifié de génocide par la Cour internationale de Justice – saisie par l’Afrique du Sud, celle-ci a jugé en janvier 2024 plausible (prima facie) l’existence d’un risque de génocide à Gaza, et préconisé alors une série de mesures d’urgence à adopter pour l’empêcher (préconisations jusqu’à présent ignorées par Israël). Là encore, les logiques de brutalisation, de manichéisme et de déshumanisation, ainsi qu’un racisme pur et simple dans ce que d’aucuns veulent nous présenter comme une « guerre de civilisation », sont à l’œuvre.

Tag(s) : #Société
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :