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Par David Brites.

Lors d'une manifestation le 7 septembre , Jean-Luc Mélenchon a été filmé disant à des militantes et militants de gauche qu'en termes de stratégie politique, il fallait « mobiliser la jeunesse et les quartiers populaires », ajoutant : « Tout le reste, laissez tomber, on perd notre temps ! » Cette phrase a été largement reprise et commentée dans les médias et sur les réseaux sociaux. Les défenseurs du leader insoumis ont opté soit pour la défense directes des propos de Mélenchon, soit pour le contournement (« ce sont des propos captés à la volée, non officiels », sous-entendu sans valeur). Plus globalement, elle est interprétée par beaucoup comme une forme de renoncement stratégique à aller convaincre dans les territoires ruraux ou périurbains. Son objectif : séduire la « France des tours » plutôt que d'aller à la conquête de la « France des bourgs », pour reprendre les mots de François Ruffin. Le député de la Somme justement, qui siégeait entre 2017 et 2024 dans le groupe parlementaire de La France Insoumise, désormais membre du groupe écologiste (avec Alexis Corbière et Clémentine Autain), s'est rapidement insurgé contre les propos de Jean-Luc Mélenchon. Dans cet article, nous décryptons ce débat qui consacre encore un peu plus la rupture entre ces deux figures de la gauche radicale, et analysons de façon critique les différences de stratégie électorale.

Le 7 juillet dernier, avec la fin du second tour des élections législatives anticipées, s'est achevée une séquence électorale pour le moins intense, amorcée avec les élections européennes des 8 et 9 juin. Le Rassemblement national faisait, à l'occasion de ces deux scrutins, une percée impressionnante à plus de 30% des voix. La gauche (LFI, PS, PCF, Les Écologistes), coalisée courant juin sous le sigle du Nouveau Front Populaire (NFP), est parvenue en tête en nombre de députés, toutefois très loin de la majorité absolue qui lui permettrait en théorie d'imposer à Emmanuel Macron une cohabitation ; ce n'est pas faute d'avoir proposé, le 22 juillet, le nom de Lucie Castets comme candidate NFP au poste de Première ministre. Quant à la macronie conduite par le chef du gouvernement sortant Gabriel Attal, elle sauvait les meubles en arrivant deuxième en nombre de sièges, alors même que la coalition Ensemble n'était arrivée que troisième en nombre de voix au premier tour, derrière le RN et le NFP. En s'alliant aux Républicains, Ensemble fait même passer le « bloc central » devant le NFP en nombre de sièges, ce qui a permis à Emmanuel Macron, le 5 septembre, de nommer Michel Barnier Premier ministre, puis d'annoncer le 21 septembre la composition d'un exécutif très marqué à droite. Pour aller plus loin sur l'analyse de la séquence électorale de cet été : Européennes, législatives anticipées : que retenir de la séquence électorale de 2024 ?

En dépit de la constitution du Nouveau Front Populaire et de la rapidité avec laquelle les forces de gauche sont parvenues à un accord électoral suite à l'annonce de la dissolution par Emmanuel Macron le 9 juin, la gauche est partie en campagne dans une ambiance plutôt morose et marquée par la méfiance. Il faut dire que l'initiative du NFP correspondait autant à un « sursaut » face à l'extrême-droite, qu'à un choix opportuniste de certains partis pour limiter la casse dans le contexte d'un scrutin qui s'annonçait difficile. Donc forcément, d'aucuns ont dû avaler des couleuvres pour repartir en campagne ensemble. Ainsi les insoumis ont-ils dû accepter la présence de François Hollande ressuscité dans une des circonscription réservées au Parti socialiste. Et ainsi les socialistes ont-ils dû parapher un programme qui prévoit la retraite à 60 ans, alors que dans le fond, une majorité d'entre eux ne soutient pas cette proposition. Surtout, l'expérience de la Nouvelle Union populaire, écologique et sociale (NUPES), qui constituait une première alliance programmatique et électorale lors des législatives de 2022, n'avait pas vraiment fini dans la joie et la bienveillance : des rivalités étaient très vite nées entre les quatre principales formations, les critiques avaient fusé sur la question du conflit israélo-palestinien à partir du 7 octobre 2023, et finalement la campagne des européennes s'était déroulée dans un climat délétère marqué par une montée des tensions entre LFI et le PS/Place Publique. La France Insoumise en particulier, en position hégémonique en 2022, a fait depuis un an l'objet d'une forme d'ostracisation de la part de ses anciens partenaires de la NUPES.

Dans ce contexte déjà peu propice à la bienveillance, une crise interne à LFI a entaché le début de la campagne des législatives : l'éviction de figures importantes du mouvement, notamment Rachel Garrido et Alexis Corbière, non reconduits dans leur circonscription respective en Seine-Saint-Denis par la direction de La France Insoumise. Garrido comme Corbière se sont présentés en dissidents contre des candidatures insoumises concurrentes, mais seul ce dernier est finalement parvenu à conserver son siège de député. Ils ont été soutenus dans cette bataille par Clémentine Autain et François Ruffin, qui ont dénoncé une « purge » et eux-mêmes rompu avec LFI. Sur la forme, cette séquence a fait du mal à cette formation et a confirmé son absence de démocratie interne, que beaucoup pointent du doigt depuis déjà longtemps. Sur le fond, le différend entre Garrido, Corbière, Ruffin, Autain et LFI ne tenait pas tant à une divergence sur le programme, mais plutôt 1) à une frustration des quatre intéressés, qui avaient été exclus de la direction renouvelée du mouvement en décembre 2022, et 2) à un choix stratégique, de rapprochement avec le PS, les Écologistes et le PCF, refusé au cours des derniers mois par LFI (et pour cause, les autres partis tapaient sur les insoumis à longueur de temps), mais qui visait à terme à contourner la figure tutélaire de Mélenchon afin de proposer une alternative à cette personnalité pour le moins clivante et écrasante.

Pour les quatre insoumis « purgés », l'union des gauches en vue de 2027 est une condition sine qua non à toute victoire électorale, et Jean-Luc Mélenchon ne peut pas – du fait du rejet qu'il suscite dans l'opinion publique – l'emporter au second tour de la présidentielle (si tant est qu'il y arrive), quel que soit son adversaire. Pour les insoumis, les compromissions avec le social-libéralisme incarné par Bernard Cazeneuve, François Hollande ou encore Raphaël Glucksmann, constituent un écueil inacceptable, d'où leur méfiance avec le PS d'Olivier Faure. Pour les socialistes enfin, la domination de LFI à gauche n'a jamais été acceptée, et la radicalité du mouvement mélenchonniste doit faire l'objet d'un rejet absolu (quitte à recourir à des méthodes diffamatoires digne de la droite et de l'extrême-droite, comme les procès en antisémitisme). Rejet absolu, sauf quand une alliance avec les insoumis est nécessaire pour conserver un groupe à l'Assemblée lors de législatives anticipées, bien entendu. Quant aux communistes et aux écologistes, ils conservent leur éternel posture d'entre-deux bancale, assumant un jeu d'équilibriste consistant à n'être ni totalement en rupture avec la ligne sociale-libérale du PS, ni totalement en phase avec une France Insoumise qui leur paraît trop clivante et écrasante. Au PCF, Fabien Roussel, conscient de sa dépendance vis-à-vis des insoumis dans des élections majeures comme les législatives, tente malgré tout de jouer sa partition personnelle, inintéressante et illisible sur le plan programmatique (À quoi sert encore le Parti communiste français ?). Du côté des Écologistes, certains qui espéraient un temps que leur parti supplante le PS comme mouvement hégémonique à gauche n'ont toujours pas digéré le fait de se faire doubler dans cet objectif ambitieux par LFI. Surtout, cette formation reste, tout comme le PS, l'otage de sa pusillanimité politique, incapable de trancher sa ligne de façon claire, et voit cohabiter en son sein des personnalités foncièrement divergentes (allant de Yannick Jadot à Sandrine Rousseau), témoignant par là d'une grande immaturité et d'un profond opportunisme (Les Verts seront-ils mûrs un jour ?). Par le flou idéologique qu'elle entretient depuis sa désignation à la tête des Écologistes, Marine Tondelier est le parfait reflet de ces travers. On lui reconnaîtra au moins le mérite d'avoir porté haut et fort la candidature de Lucie Castets au poste de Première ministre cet été.

Si Alexis Corbière, François Ruffin et Clémentine Autain ont rejoint le groupe parlementaire des écologistes, leur avenir politique paraît pour le moins hypothéqué, notamment celui de François Ruffin, qui pouvait jusque-là prétendre un jour porter le flambeau de la gauche radicale à l'élection présidentielle – après tout, rappelons-nous que Mélenchon twittait, pas plus tard qu'en avril 2023 : « François est prêt, en avant ! » Or, sans la force de frappe de la France Insoumise, ce scénario semble pour le moins compromis, ou réduit à une candidature de « témoignage » susceptible surtout de priver Jean-Luc Mélenchon de quelques voix à la prochaine présidentielle, sans pour autant apporter une réelle plus-value sur le plan programmatique. À l'image d'une Marion Maréchal qui, de l'autre côté du spectre politique, aurait pu un jour prétendre incarner son camp (à la tête de Reconquête, et auparavant du RN), Ruffin se retrouve très isolé politiquement ; il n'est jamais que la victime de ses mauvais calculs politiciens, et peu de chance qu'il parvienne à s'en relever complètement – du moins tant que Jean-Luc Mélenchon est actif en politique.

Dans le petit village du Mas-d'Azil, au nord du département de l'Ariège, en Occitanie.

Dans le petit village du Mas-d'Azil, au nord du département de l'Ariège, en Occitanie.

Faire campagne à la campagne, est-ce « perdre son temps » ?

C'est dans le contexte post-électoral, deux jours à peine après la nomination du très droitier Michel Barnier à Matignon, que Jean-Luc Mélenchon a déclaré, dans une manifestation : « Il faut tout faire pour la jeunesse et les quartiers populaires. Tout le reste, on laisse tomber ! C'est perdre son temps. » François Ruffin a évidemment réagi à ces mots malheureux, pas dans un simple tweet limité à 140 caractères, mais dans un texte long format où il développe son propos. Dans cet article – intitulé : Fin de parti (et points sur les « i ») – à saluer dans la forme comme dans le fond, il assume avoir « un désaccord électoral et moral avec Jean-Luc Mélenchon, avec la direction de la France Insoumise ». Il y rappelle qu'il ne donne pas la priorité aux « campagnes populaires », ni même aux thèmes liés à la ruralité, ou encore à la reconquête de l'électorat RN. Son mot d'ordre est simple (et comme ne pas y souscrire ?) : « Il faut tout faire pour toutes les classes populaires. On ne laisse tomber personne ! Ce n'est jamais perdre son temps. » Si le souhait d'aller « chercher » les abstentionnistes des banlieues populaires (et il y en a !) apparaît pertinent, pourquoi cette stratégie serait-elle exclusive ? Pourquoi ne peut-elle se faire avec un travail de terrain dans les autres territoires ? « Je l'ai écrit, dix fois, cent dois, c'est une victoire que la gauche ait retrouvé droit de cité dans les cités. Et c'est avec fierté que je suis élu, à plus de 70%, des quartiers Nord et Est d'Amiens, ajoute le député de la Somme. Maintenant, j'ajoute : que fait-on de ceux qui manquent ? Et le reste ? "On laisse tomber." »

Le raisonnement est d'autant plus absurde que le mouvement insoumis a, et il suffit de creuser un tout petit peu son programme pour s'en rendre compte, quelque chose à dire aux campagnes et au périurbain. Le programme est complet, la réflexion sur l'aménagement et l'équilibre des territoires très riche. Par ailleurs, LFI a compté et compte encore des élus dont la circonscription compte totalement ou en partie ce profil de territoire dont Mélenchon estime qu'on y « perd son temps ». La réalité, c'est qu'avec des personnalités aussi variées que François Ruffin, Bénédicte Taurine, Danièle Obono, Jean-Hugues Ratenon, Éric Coquerel, Caroline Fiat, Ugo Bernalicis, Nadège Abomangoli, Rachel Keke ou encore Raphaël Arnault, la gauche radicale peut espérer l'emporter dans des zones très différentes les unes des autres. Ces personnalités sont complémentaires et chacun doit adapter son discours et ses priorités électorales à sa circonscription. Pour autant, le socle programmatique reste commun et la lutte ne peut être complètement cloisonnée, d'autant plus que les électrices et les électeurs ne sont pas simplement un paquet de moutons à qui l'on peut, individuellement, proposer un carré d'herbe. Les gens à qui s'adressent les campagnes de porte à porte ou qui acceptent d'échanger sur les marchés sont aussi sensibles aux questions politiques qui les dépassent. Le projet doit être national. Dans le même article-tribune publié ce mois-ci, François Ruffin résume bien cette idée : « Indirectement [...] on m'a proposé un "deal" : à la FI, à Jean-Luc, les quartiers populaires et la jeunesse, à moi les ouvriers des campagnes. Une "répartition du travail politique". Je m'y refuse. Je ne souhaite pas ça. Il nous faut porter un projet pour tout le pays, et non pour des tranches, des fragments, des segments. Un travaillisme à la française, porté vers un horizon commun [...]. » Le risque de fragmentation, c'est bien ce que le député picard perçoit dans la stratégie mélenchonniste, quand il écrit encore : « J'ajoute un danger pour les quartiers : ils se retrouvent isolés, politiquement, du reste de la nation. Et non pas liés à toutes les classes populaires, travailleuses. Et non enveloppés au reste du pays. » De longue date, comme nous l'avions analysé dans un précédent article de janvier 2021 (En France, la « convergence des luttes » et la jonction des électorats populaires sont-elles possibles ?), développer une stratégie visant à unir (aux dépens des puissances d'argent) les électorats populaires – celui des « révoltes de banlieues », celui des luttes antiracistes, celui de Nuit Debout, celui des Gilets jaunes, celui de la ruralité révoltée, mais également toutes celles et tous ceux que l'on n'entendra jamais – est un enjeu majeur pour les gauches françaises.

De toute façon, que faire de plus ? Que peut faire de plus un François Ruffin, et les autres députés de gauche qui sont élus sur des circonscriptions où le RN fait des percées, si ce n'est chercher à reconquérir cet électorat perdu ? François Ruffin en sait quelque chose, car son parcours électoral, dans la 1ère circonscription de la Somme, est particulièrement illustratif des transformations politiques de ces dernières années : en 2017, il était élu au second tour à près de 56% contre un candidat LREM ; en 2022, contre une candidate RN à 61% (7 121 voix d'avance) ; et en 2024, sur le fil, à 52,95%, avec 3 000 voix d'avance à peine, contre la même candidate RN. « Comment ne pas voir la carte ? Dans ma Picardie c'était 0 député RN en 2017, 13 sur 17 désormais, continue-t-il dans son article. Hors cœur des métropoles, je suis la dernière circo de gauche dans toutes les Hauts-de-France, idem pour mon camarade Dominique Pottier dans le Grand-Est. Plus rien, 0, wallou, dans l'ancien Midi rouge, intégralement RN. Il reste quelques irréductibles résistants dans l'Eure, la Seine-Maritime, la Dordogne, le Doubs. »

Relions les propos de M. Mélenchon captés le 7 septembre à deux autres faits rapportés par François Ruffin. Le premier : dans son essai Itinéraire. Ma France en entier, pas à moitié, publié justement ce mois-ci, il y reconnaît avoir, en 2022, « [mené] une double campagne, à l'adresse, quasi au faciès », adaptant le contenu des tracts qu'il distribuait en fonction de la personne qui ouvrait la porte (lors des actions de porte à porte) – il précise en avoir ressenti « une gêne, une honte ». Plus précisément, il a expliqué que les tracts avec une grande photo ou une mention de Jean-Luc Mélenchon avaient du succès auprès des personnes racisées, tandis que chez les personnes blanches, ce même tract devenait un « verrou ». Nous pouvons tirer au moins deux enseignements de cette confession. Le premier, c'est que François Ruffin a adapté son discours et sa posture aux personnes qu'il avait en face de lui, et on peut supposer que n'importe qui tractant au cours d'une campagne électorale va le faire dans une certaine mesure, en fonction du genre, de l'origine sociale ou raciale, de l'état de santé, de l'âge ou encore du contexte dans lequel la rencontre s'opère. Que M. Ruffin ait systématisé un comportement sur la seule base de la couleur de peau, c'est problématique en soi (et il a l'air de s'en rendre compte), mais il ne peut pas en tenir rigueur à Jean-Luc Mélenchon : la direction de LFI n'a jamais donné consigne à ses candidats ou militants pour agir de cette façon.

La seconde leçon que l'on peut tirer de cette révélation, c'est qu'en la reliant aux propos de M. Mélenchon le 7 septembre, on peut craindre que le leader insoumis pense lui-même être fragile dans les catégories populaires non-racisées et dans les tissus périurbains et ruraux, et que, constatant les gros scores qu'y réalise le RN et le peu d'assise qu'il semble y avoir, il a tout bonnement renoncé à cet électorat.

Cette supposition est renforcée par un autre propos de Jean-Luc Mélenchon, rapporté par François Ruffin dans Itinéraire. Il aurait dit en cercle restreint, au lendemain des élections législatives de 2022 qui ont vu le RN réaliser un score très élevé et remporter 89 sièges à l'Assemblée : « Les territoires qui ont voté RN n'ont jamais accepté la démocratie et la République. » Il aurait même fait une comparaison historique périlleuse, rappelant qu'« après la guerre, il a fallu vingt-cinq ans pour dénazifier l'Allemagne ». Autant dire que, s'il a réellement prononcé ces mots (mais quand on connait le personnage, on voit mal pourquoi François Ruffin les inventerait), le jugement est pour le moins curieux. D'abord parce qu'il y a là une forme d'essentialisation des zones votant RN. Ensuite et surtout parce que c'est ignorer ce qu'est l'histoire des anciennes terres ouvrières désormais tournées vers l'extrême-droite. François Ruffin lui-même ne se lasse jamais de rappeler le passé insoumis voire révolutionnaire de sa Picardie natale. À commencer par la Grande Jacquerie de 1358, jusqu'au mouvement des Gilets jaunes en 2018-2019, en passant par l'engagement des villes picardes (Amiens, Saint-Quentin, Beauvais) en faveur de la Révolution de 1789, les grèves ouvrières des XIXème et XXème siècles, les mobilisations populaires lors de l'élection du Front populaire en 1936, ou encore les (très nombreuses) luttes contre les fermetures d'usine depuis les années 1970 : cela vaut pour le Nord-Pas-de-Calais, pour la Picardie comme pour les régions de l'Est telles que la Lorraine. Elles ont toutes joué un rôle majeur dans l'histoire du syndicalisme et des luttes ouvrières en France. En outre, le Parti communiste jusqu'aux années 1980, et même le Parti socialiste dans les années 1970 et 1980, y comptaient parmi leurs principaux bastions. Ce que dit Mélenchon traduit une forme de renoncement assez triste, doublé d'un mépris bien mal placé, qui étonne quand on connaît l'érudition du personnage.

Cartes électorales des deux tours des législatives de juin et juillet 2024. Source : Le Monde.

Cartes électorales des deux tours des législatives de juin et juillet 2024. Source : Le Monde.

Quelle est la réalité du vote pour la gauche en 2022 et 2024 ?

La faiblesse de la gauche, y compris La France Insoumise qui en est la principale force politique depuis 2017 (du moins aux élections présidentielles et législatives), est avérée depuis longtemps dans les zones rurales et périurbaines, alors qu'elle pèse dans de nombreux centres urbains, dans les quartiers populaires périphériques des grandes métropoles, ou encore dans plusieurs départements d'outre-mer. Nous observions déjà le poids de cette fracture géographique il y a sept ans (Présidentielle de 2017 : quelles leçons tirer du premier tour ?), puis à nouveau de façon encore accentuée il y a deux ans (Quelles leçons tirer des élections de 2022 ? (3/3) À gauche, le verre est-il à moitié vide ou à moitié plein ?), et force est de constater que celle-ci perdure en 2024. Cette réalité est incontestable, et aisée à démontrer. Par exemple, au premier tour de la présidentielle de 2022, Marine Le Pen est arrivée en tête dans 20 036 communes de France, Emmanuel Macron dans 11 861, et Jean-Luc Mélenchon dans... 2 750 communes ! Ce, alors même qu'en pourcentage, il a un score très proche de celui de Marine Le Pen. Même en cas de retrait de Fabien Roussel au profit de Mélenchon (ce qui aurait probablement permis à ce dernier d'accéder au second tour aux dépens de la représentante du RN), on peut se douter que le nombre de communes où ce dernier serait arrivé en tête serait resté très en-deçà de celui de Mme Le Pen. Aux législatives de 2024, le rapport de force n'a évidemment pas été bouleversé.

Certes, cette présentation est forcément un peu caricaturale. Comme le rappelait Jean-Luc Mélenchon lui-même le 21 avril 2022, au lendemain du débat d'entre-deux tours Macron-Le Pen, discourant en conférence de l'Union Populaire, « l'analyse d'une élection est toujours un enjeu idéologique, [...] on fait parler les chiffres ». Il précisait : « les chiffres du résultat [...] valent ce que vous en comprenez, et suivant ce que vous mettez en rapport, l'un avec l'autre ». Il abordait, dans la foulée, le reproche fait de plus en plus aux insoumis de ne pas remporter les voix des campagnes et du périurbain, et donc de ne pas s'y intéresser. À cela, lors de la même conférence, Mélenchon répondait d'abord en rappelant que si l'on analyse le scrutin circonscription par circonscription (et non commune par commune comme nous l'avons fait plus haut), il était en tête dans 104 circonscriptions, sur 577, au premier tour de la présidentielle, contre 206 pour Marine Le Pen, et 256 pour Emmanuel Macron. Vu comme ça, l'écart paraît moins abyssal. Sur ce point, nous avons toutefois vu que l'écart s'est considérablement creusé en 2024, puisqu'aux dernières législatives, le RN (ou ses alliés ciottistes) est arrivé en tête dans pas moins de 297 circonscriptions, contre près de 160 pour le NFP (et à peine 70 pour Ensemble et 20 pour Les Républicains). Le RN a donc renforcé son assise au point d'être majoritaire dans plus de la moitié des circonscriptions.

Dans la même conférence, Mélenchon présentait alors une carte de ses résultats par commune, dans laquelle apparaissaient en rouge foncé toutes les communes où son nom avait recueilli plus de 30% des suffrages exprimés ; et il est vrai qu'un arc allant de la Bretagne au sud-est hexagonal se détache, et qu'il y fait des résultats plus qu'honorables. On y trouve notamment l'Ariège et ce qui fut historiquement le Midi rouge. La réalité du fossé entre ville et campagne est donc moins caricaturale que cela a été dit, et tend même parfois à s'inverser. En Ariège par exemple, département très rural, Mélenchon est arrivé en tête en 2022, avec 26,07% des voix (et Marine Le Pen n'y est en tête dans aucune commune), alors qu'à Perpignan, commune de 121 000 habitants, Le Pen est arrivée première (avec 27,38%), de même que dans plusieurs autres villes du Languedoc-Roussillon – à noter qu'en l'occurrence, Macron, Le Pen et Mélenchon ont tous trois fait, dans ces deux territoires (l'Ariège et Perpignan) des scores importants, autour ou au-dessus de 20%. En fait, en 2022, le leader insoumis a fait de très bons scores dans les communes du sud et de l'ouest de l'Hexagone, où soit le vote Le Pen (à l'ouest, en Bretagne ou en Aquitaine par exemple) soit le vote Macron (au sud, dans les Alpes, le Roussillon...) est moins présent, et où donc, sans être toujours arrivée première, un espace existait et a permis à la gauche de se maintenir à un niveau élevé.

La carte électorale de la présidentielle n'en est pas moins éloquente : au centre, au nord et au nord-est de l'Hexagone, le vote Mélenchon est beaucoup plus absent. Peut-être plus que sur le sujet de la dichotomie campagne/ville, ou urbain/périurbain, c'est sur cette opposition nord-est/sud-ouest que le clivage est le plus marqué – mais là encore, tout dépend de l'échelle qui est prise pour l'analyser. « Oui, ça correspond à certaines caractéristiques. Oui, une histoire politique. Oui, c'est vrai, ça compte, déclarait Mélenchon dans sa conférence d'avril 2022. L'imaginaire des gens ne dépend pas du nombre d'arbres qu'il y a dans leur jardin. Leur conscience politique ne se mesure pas au nombre de vaches qui passent dans le coin. [...] Il est construit de plein de choses... »

En outre, le résultat du scrutin peut s'analyser géographiquement, mais aussi socialement, et là, on constate que les études à ce sujet confèrent au vote Mélenchon de 2022 une forte portée populaire. Le leader insoumis aurait remporté autour de 30% du vote chez les personnes gagnant moins de 900 euros par mois ; la même proportion chez les personnes au chômage ; environ 33% du vote exprimé chez les salariés en CDD ; et environ 27% de celui des intérimaires. Ce que Jean-Luc Mélenchon appelle lui-même le « précariat ». Il arrive aussi en tête des classes moyennes urbaines, il obtient le score plus qu'honorable de 26% chez les diplômés, et environ 32% des moins de 35 ans. Il est le candidat le plus populaire chez les jeunes, devant Marine Le Pen qui n'aurait recueilli « que » 25% des voix chez les moins de 35 ans.

Il est incontestable que le leader insoumis fait de très bons scores ailleurs qu'en outre-mer et que dans les « quartiers populaires » situés en banlieue des grandes métropoles ; si ce n'était pas le cas, il n'aurait pas frôlé la barre de 22% des voix à l'échelle nationale. Mais Mélenchon a beau proclamer que « les outre-mer sont les avant-postes de ce qui va arriver ou est déjà arrivé dans tout l'Hexagone », pour l'instant sa faiblesse, notamment dans les anciennes terres communistes du quart nord-est de ce même Hexagone ne peut laisser quiconque satisfait dans son propre camp, et surtout pas les personnalités de gauche qui y sont habituellement élues – le dirigeant du PCF Fabien Roussel en sait quelque chose, puisqu'il a échoué à être réélu l'été dernier. Dans son précédent essai, intitulé Je vous écris du front de la Somme, publié en septembre 2022, François Ruffin ne disait pas autre chose : « Cette tension, ma circo en offre un reflet, un cas chimiquement pur. À la présidentielle, Jean-Luc Mélenchon arrive en tête à Amiens, avec plus de 30%. Il caracole dans les quartiers, plus de 60%. Après mille mini-ressentis, cent interpellations, nous avons mené deux campagnes : une avec Jean-Luc, et l'autre sans. Dans les immeubles d'Amiens-Nord, auprès des racisés, notre tract de base, avec JLM, c'était le succès presque assuré, son nom servait de passe-partout, une icône, l'étendard d'une dignité retrouvée. Mais dès qu'on s'éloignait, dès qu'on s'adressait à du populaire blanc, pour le dire avec un euphémisme, cette affection n'était guère partagée, ça coinçait, un verrou, et mieux valait le gommer de nos affiches. » Depuis qu'il a écrit ces mots, on a pu observer, lors des législatives anticipées, le raz-de-marée RN sur le Nord-Pas-de-Calais, la Picardie et le Grand Est, qui est venu encore renforcer cette fracture territoriale, au profit de l'extrême-droite. En outre, même dans les départements ultramarins le parti de Marine Le Pen fait désormais de bons scores – à croire que le vote massif que les outre-mer ont porté sur son nom au second tour de la présidentielle a servi de déclic à des électrices et électeurs qui, autrefois, n'auraient jamais envisagé possible de voter pour l'extrême-droite. Avec plus de 30% à La Réunion et en Guadeloupe, et plus de 25% en Guyane, il arrive en tête de ces territoires au premier tour des législatives devant la gauche ; et en seconde position en Martinique, avec 18% des voix, derrière le NFP. À Mayotte, il gagne sans trop de surprise la circonscription au second tour face à un candidat LR.

Dans les rues d'Amiens, en Picardie.

Dans les rues d'Amiens, en Picardie.

Nous conclurons cette article avec cette réflexion du sociologue et écrivain Ugo Palheta, dans un épisode de l'excellent podcast Minuit dans le siècle (qu'il anime), publié en octobre 2022. Il y déconstruit le concept de « France périphérique » rendu célèbre par le géographe Christophe Guilluy. Pour Ugo Palheta, ce n'est pas tant le type de territoire qui détermine le vote, que le profil ouvrier (ou non) des espaces ruraux et périurbains :

Depuis au moins vingt ans, on fait de ce vote pour l'extrême-droite une lecture en grande partie territoriale, en prétendant que la France qui vote Front national, ou Rassemblement national aujourd'hui, serait ce que certains appellent « la France périphérique », opposée d'un côté à la France des centres villes bourgeois ou embourgeoisés, qui voteraient Macron, et opposée d'un autre côté à la France des banlieues paupérisées qui voteraient pour la gauche, et notamment lors de la dernière élection pour Jean-Luc Mélenchon. À l'appui de cette thèse séduisante, on cite les chiffres bien connus du vote d'extrême-droite, qui progresse à mesure que l'on s'éloigne des grands centres urbains. Pourtant, des travaux de sociologie comme ceux de Violaine [Girard], de Benoît Coquard ou du collectif Focale, ou encore des travaux de géographie comme ceux de Jean Rivière, montrent que la réalité est sans doute plus complexe.

Tout d'abord, la lecture territoriale doit nécessairement s'accompagner d'une lecture en termes de classes et de fractions de classes, attentive notamment aux transformations localisées du monde du travail, à la diversité des situations d'emploi et des expériences professionnelles, mais aussi en termes de ségrégation résidentielle, notamment ethno-raciale. Et ensuite, quand on brandit la catégorie de France périphérique, on exagère très certainement l'homogénéité sociale mais aussi idéologique de l'électorat FN/RN. Il n'est pas certain que ce soit, ni les mêmes propriétés sociales, ni les mêmes logiques politiques qui poussent au vote pour Marine Le Pen à Hénin-Beaumont, à Perpignan, à Hayange, à Fréjus ou encore dans un village des Landes.

Sous cet angle, nous déconstruisons encore un peu plus l'idée de fracture purement géographique. Mais on peut en déduire un déficit de popularité de la gauche, et en particulier de Jean-Luc Mélenchon, dans les zones peu peuplées rattachées à l'histoire industrielle, dans les anciennes terres ouvrières qui votaient massivement PCF ou PS jusque dans les années 1980, notamment dans le nord-est et l'est de l'Hexagone. Dans l'article qu'il publiait récemment et que nous avons abondamment cité ici, François Ruffin déplorait d'ailleurs l'ancrage durable et impressionnant du RN chez les ouvriers :

Aux législatives, 57% ont voté RN, contre 21% pour la gauche. Quand, en 1981, ils étaient 80% à voter François Mitterrand… C’est pire dans les hôpitaux, une hémorragie : chez les soignants, le vote RN a doublé en sept ans, 35%. Il a triplé chez les fonctionnaires territoriaux. Nous devons les ramener, les rechercher, tous les travailleurs, tous, sans distinction. Sur une base de classe, comme le fait la gauche dans sa tradition, et non selon une division, un tri du pays par les lieux d’habitation ou les origines.

[...] Comment être majoritaire demain, comment le prétendre ? Alors que, dans les urnes, nous un avons un trou démographique : chez les personnes âgées, de plus en plus nombreuses, et qui vont voter. Un trou géographique : dans les bourgs, les campagnes, les sous-préfectures, les communes de moins de 100 000 habitants. Un trou social : dans le salariat au-dessus du SMIC, qui se tourne plus volontiers vers Marine Le Pen.

Certes, le propos de François Ruffin est parfois un peu général. Le personnage n'est ni sociologue ni géographe, et on concèdera qu'il analyse la situation de la France avec son prisme picard, intéressant – car ancré dans la réalité de son territoire spécifique, marqué par la présence ancienne et solide du FN/RN – mais qui, forcément, trouve ses limites dans la comparaison avec d'autres régions, notamment du sud-ouest français. Pour autant, il y a derrière sa réflexion 1) une réalité, à savoir l'ancrage durable et préoccupant du Rassemblement national, hier dans le quart nord-ouest de l'Hexagone, et à présent presque partout en France, comme l'illustre bien la carte des résultats du premier tour des législatives de cet été ; et 2) une intuition, qui nous paraît pertinente, qui part du principe que l'électorat, en ces temps marqués par une accélération des transformations sociales et la permanence de l'abstention à des niveaux record, reste relativement volatile, et qu'il n'y a pas de fatalité à ce que la classe moyenne basse et les catégories populaires se jettent dans les bras de l'extrême-droite : « [...] par ses compromissions avec la Macronie, par son soutien à Michel Barnier, mais déjà durant les législatives par ses errements sur la retraite à 64 ans, par le ralliement de l'ultra-libéral Ciotti, le RN entre en tension avec sa base populaire. Une brèche s'ouvre. Nous devons l'élargir, y entrer. Et non baisser les bras avec fatalité. » L'avenir dira si brèche il y avait, et si l'occasion qu'évoque à demi-mot François Ruffin a bien été saisie par les forces de gauche.

Dans la cité de l'Étoile, l'un des Quartiers Prioritaires de la Ville (QPV) de Bobigny, en Seine-Saint-Denis.

Dans la cité de l'Étoile, l'un des Quartiers Prioritaires de la Ville (QPV) de Bobigny, en Seine-Saint-Denis.

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