Par David Brites.
En ce jour de fête nationale, et alors que l'écume de la campagne électorale express des législatives s'estompe à peine, nous proposons une rétrospective de la séquence politique que la France vient de vivre. Que retenir des élections européennes et législatives qui viennent de balayer la scène politique, et comment en est-on arriver à des résultats aussi favorables au Rassemblement national, d'une part, et à son endiguement in extremis d'autre part ? Dans quel état se trouve désormais le champ politique et partisan ?
Le moins que l'on puisse dire, c'est que les élections européennes ont largement bousculé la classe politique. Certes, depuis dix ans, le FN/RN arrivait toujours en tête de ce scrutin : en 2014, la liste conduite Marine Le Pen avait recueilli 24,86% des suffrages, contre 20,81% pour l'UMP, et moins de 14% pour le PS ; et en 2019, celle menée par le très jeune Jordan Bardella était parvenue, avec 23,34%, à se maintenir juste devant la liste Renaissance conduite par Nathalie Loiseau (22,42%), et bien loin des listes de Yannick Jadot (Europe Écologie, 13,48%), François-Xavier Bellamy (Les Républicains, 8,48%), de Manon Aubry (La France Insoumise, 6,31%) et de Raphaël Glucksmann (PS/Place Publique, 6,19%). Mais le parti d'extrême-droite restait sous la barre des 25%, et toujours un parti de centre-droit ou de droite parvenait à se maintenir dans un ordre de grandeur comparable (l'UMP en 2014, Renaissance en 2019) ; seule la gauche persiste depuis vingt ans, à chaque élection européenne, dans un morcellement d'une constance qui force le respect. Le 9 juin dernier, le résultat tombait et nous découvrions la couleur politique de nos 81 représentants pour la prochaine mandature du Parlement européen. Cette fois, le RN se trouvait loin, très loin des autres formations politiques, et cela est autant dû à son score confondant (31,37%, près de 7,8 millions de voix) qu'à l'effondrement de la macronie, conduite par une Valérie Hayer à peine plus charismatique que Nathalie Loiseau en son temps, et qui finit avec à peine 14,60% des suffrages (3,6 millions de voix). Le score de la liste de Jordan Bardella est d'autant plus impressionnant qu'il est obtenu en dépit de la concurrence de la liste Reconquête conduite par Marion Maréchal, c'est-à-dire d'une offre politique qui n'existait pas lors des scrutins précédents (et qui parvient tout de même à passer la barre de 5% nécessaire pour envoyer des députés au Parlement européen).
La gauche avait sa part de responsabilité dans ce résultat, puisque, bien incapable de fusionner certaines de leurs listes afin d'éviter leur éternel éparpillement, les différents partis se sont lancés dans la campagne en mode dispersé. On comptait ainsi pas moins de quatre listes distinctes concurrentes – en ne comptant que les listes rattachées à l'une des quatre principales forces de l'ex-NUPES : LFI, PS, Les Écologistes, le PCF. Malgré tout le reproche que l'on peut faire à LFI, ce mouvement avait au moins eu le mérite de proposer, longtemps en amont de la campagne électorale, une fusion des listes liées à la NUPES, pour proposer une liste unique qui aurait été conduite par une figure écologiste. En juillet 2023, dans le cadre d'une consultation interne, plus de 95% des militants LFI s'étaient même prononcés en faveur d'un « approfondissement de la NUPES avec une liste commune aux européennes de 2024 ». Entretemps, le 7 octobre et ses débats sur la qualification de l'attaque du Hamas sont passés par là – comme nous le décryptions dans un article d'octobre 2023 (Israël, Gaza : que nous dit le débat sur la qualification des attaques du 7 octobre ?) –, les égos ont refait surface et la NUPES a fini d'éclater. Le 12 novembre, Fabien Roussel déclarait sur LCI que « la NUPES a vécu, c'est terminé ». Devant les attaques subies par LFI par ses anciens partenaires de coalition, Jean-Luc Mélenchon constatait, réaliste, le 30 novembre : « Il n'y a plus de NUPES ».
Résultat, les quatre principales listes de gauche se situent dans une palette large de résultats, entre 2,36 et 13,83% des suffrages exprimés. Certes, il y avait des arguments parfaitement entendables qui plaidaient en faveur de listes séparées : les différences programmatiques entre certaines d'entre elles, en particulier dans leur rapport respectif à l'Union européenne ; le fait qu'une liste unique avait relativement peu de sens puisque les eurodéputés allaient ensuite se répartir dans des groupes différents au sein du Parlement européen selon le parti auquel il se rattache ; le fait, surtout, que le score d'une liste unique de gauche risquait d'être inférieur au nombre cumulé de voix obtenues par des listes séparées, et donc qu'in fine le nombre d'eurodéputés obtenus pouvait s'avérer moindre. Mais certains de ces arguments trouvaient une réponse simple. Sur les divergences programmatiques, une ligne commune aurait pu être négociée (avec par exemple la définition d'un socle minimal de revendications à porter au Parlement européen), ou à tout le moins, des fusions de liste auraient pu s'opérer selon les affinités (par exemple entre écologistes et socialistes d'une part, et insoumis et communistes d'autre part). Quant à l'argument relatif au nombre de députés envoyés au Parlement européen, il est nécessaire de le mettre en balance avec les bénéfices politiques de long terme qu'aurait eu la proposition d'une liste unique de gauche, synonyme peut-être de coalitions futures et donc peut-être de victoires à venir – bref, cela aurait créé une dynamique politique profitable à toute la gauche sur le long terme. Par ailleurs, cet argument du nombre de députés espéré tombe à l'eau dès lors que l'une des quatre listes de gauche – celle conduite par le PCF – ne recueillait même pas assez de voix pour pouvoir obtenir ne serait-ce qu'un seul député : autrement dit, les 2,36% des suffrages obtenus par la liste conduite par Léon Deffontaines n'ont « servi à rien », puisque, situés sous la barre des 5%, ces voix ont été perdues au moment de la répartition des eurodéputés octroyés à la France. La présence d'une liste unique aurait au moins eu le mérite de donner de la visibilité à une gauche qui multiplie les échecs électoraux ces dernières années. Le cumul des voix du PS, de LFI, des Écologistes et du PCF fait 31,5% ; certes, le résultat aurait sans doute été moindre avec une liste unique, mais même avec quelques points de moins, le RN se serait sans doute senti un peu moins seul dans son petit nuage électoral, et l'affichage des résultats au soir du scrutin aurait eu une autre tonalité.
À la place, nous avons un Raphaël Glucksmann satisfait d'être à touche-touche avec la macronie agonisante, mais qui plafonne à moins de 14%. En tête de la gauche, il refait l'erreur de Yannick Jadot qui, dans une position similaire en 2019, avait cru à une dynamique personnelle et s'était bercé d'illusions au point de se présenter pour Europe Écologie-Les Verts à la présidentielle de 2022 – on sait comme cela a fini. Mais, rappelons-le, 13,83% des voix aux européennes (le score de Glucksmann), pour la première liste de gauche, cela reste très faible. Quant à la liste de Manon Aubry, avec 9,89%, elle améliore certes son score de 2019 (6,31%), mais elle reste bien loin de ce que pouvait espérer LFI après la présidentielle de 2022 et le score de quasi 22% alors obtenu par Jean-Luc Mélenchon. Au moins les insoumis peuvent-ils se consoler en se disant que le résultat aurait pu leur être encore plus sévère, compte tenu de la vague de critiques et de calomnies (notamment l'accusation révoltante d'antisémitisme), et de l'ostracisation qu'ils ont subi depuis le 7 octobre 2023. Ils peuvent même se réjouir de l'amélioration de leur score de 2019, qui a permis à la septième de la liste, Rima Hassan, de devenir eurodéputée, tout un symbole au terme d'une campagne politico-médiatique qui n'a pas épargné cette militante de la cause palestinienne – et alors que le peuple de Gaza est victime d'un massacre qui ne paraît pas connaître de limite.
Résultats des élections européennes des 8 et 9 juin 2024. Le taux de participation s'est élevé à 51,49% des inscrits, à peine mieux qu'en 2019, quand il était de 50,12%. C'est toujours mieux qu'en 2004, en 2009 et en 2014, puisque ces trois années-là, l'abstention (en hausse constante depuis 1979) avait atteint des niveaux records, avec respectivement 42,76%, 40,63% et 42,43% des inscrits.
Il était déjà arrivé par le passé que le FN/RN soit porté au-delà de 30% dans les sondages, mais en général, cela se terminait sous la barre des 25% le jour du vote. Cette fois, la percée s'est confirmée au point que l'on puisse parler d'un ancrage solide, durable et préoccupant pour le reste du champ politique. La carte ne trompe pas, puisque le RN est arrivé en tête dans tous les départements de France, à l'exception de certains en région parisienne et en outre-mer. Le raz-de-marée est impressionnant. Et presqu'aussi impressionnant est le délitement de l'électorat macroniste, qui n'est même pas compensé par une remontée électorale des Républicains, avec qui LREM/Renaissance partage pourtant des électeurs – avec 7,25%, la liste de François-Xavier Bellamy perd même des voix par rapport à 2019. Avec une campagne aussi atone que celle de Nathalie Loiseau en son temps, mais sans la dynamique dont celle-ci a bénéficié par contre-coup du mouvement des Gilets jaunes (Du « Grand débat » aux élections européennes : Emmanuel Macron, ou l'illusion de l'ancrage populaire), Valérie Hayer, plombée au contraire par l'essoufflement du macronisme, par l'impopularité d'un président sourd à la colère et aux doléances populaires, finit avec huit points de moins que la liste LREM il y a cinq ans, et treize de moins qu'Emmanuel Macron à la présidentielle de 2022. Il faut dire que le contexte politique, économique et sociale est pour le moins morose, ce qui coûte cher à la macronie qui gouverne le pays depuis sept ans, d'autant que les « dividendes » politiques recueillies par le chef de l'État au moment de l'invasion russe en Ukraine (qui se sont traduites par une brusque hausse des intentions de vote en sa faveur début 2022), séquence géopolitique dont il a honteusement profité pour ne quasi pas faire campagne durant la dernière présidentielle, sont largement retombées depuis.
Plus globalement, on peut noter une immense lassitude de la part des électrices et des électeurs, suite à la réélection du chef de l'État en 2022. Parce que le duel de second tour a été il y a deux ans une répétition inintéressante de celui de 2017, sans nouveauté aucune. Parce qu'Emmanuel Macron a poursuivi depuis sa réélection sa politique néolibérale comme si de rien n'était, sans prendre en compte les conditions particulières de son élection face à Marine Le Pen, ni même le semi-échec de son camp lors des législatives de 2022 (Quelles leçons tirer des élections de 2022 ? (3/3) À gauche, le verre est-il à moitié vide ou à moitié plein ?). La réforme des retraites, adoptée en 2023 en dépit d'une opposition générale dans le pays – environ deux tiers des Français, 8 actifs sur 10, selon l'ensemble des études d'opinion (et cela en dépit de la longueur du mouvement social qui s'y est opposé) –, n'est évidemment pas pour rien dans cette lassitude générale. Pour aller plus loin sur le détail des réformes de ces deux dernières années, nous vous renvoyons à ce double interview publié en mars 2023 : Podcast – Assurance-chômage, retraites : décryptage des « réformes » du second quinquennat Macron par Sabina Issehnane et Henri Sterdyniak (Les Économistes Atterrés). Les « réformes » se poursuivent au pas de charge, à coup de 49-3 notamment, tandis que les problèmes structurels déjà constatés au cours du premier mandat perdurent voire se sont renforcés, comme nous l'avons décrypté à travers plusieurs podcasts depuis maintenant deux ans : crise de l'Hôpital public, crise de l'École publique, inégalités record, explosion de la grande pauvreté, etc.
Manifestation du 1er mai 2023 à Paris.
La dissolution : entre irresponsabilité du chef de l'État et sursaut de la gauche
Lors de l'allocution d'Emmanuel Macron au soir du 9 juin, la question est sans doute passée dans toutes les têtes, y compris dans le camp présidentiel : en annonçant la dissolution de l'Assemblée nationale, et donc en offrant un boulevard au RN qui venait de recueillir plus de 30% des suffrages, à quoi jouait Emmanuel Macron ? L'incompréhension a été totale – Premier ministre depuis janvier, il semble que même Gabriel Attal n'a pas été consulté lors de la prise de cette décision – puisqu'en toute hypothèse, la macronie allait perdre sa majorité relative, le RN prendre Matignon, et donc le président de la République s'imposer lui-même une cohabitation de trois années, avec un gouvernement d'extrême-droite inédit dans l'histoire de la Vème République. Émettons deux hypothèses sur la décision d'Emmanuel Macron. Peut-être pensait-il provoquer un électrochoc, remonter le retard affiché lors des européennes par son camp, et donc en sortir renforcé : cette option semble peu crédible, compte tenu du peu d'engagement dont il a fait preuve au cours de la campagne express qui a marqué les dernières semaines.
Autre possibilité : il croyait sincèrement à une victoire du Rassemblement national, et donc à une cohabitation avec Jordan Bardella, et il a voulu ce scénario. Pensant inconcevable, compte tenu de ce qui s'est déroulé depuis deux ans à gauche, une reconstitution de la NUPES ou un quelconque accord électoral incluant La France Insoumise, il a privilégié une forme de choc politique, la mise en place d'un gouvernement Bardella qui aurait (selon lui) fait la preuve de son incompétence dans la gestion des affaires, mais qui n'aurait pas sérieusement menacé les grandes « réformes » néolibérales de sa présidence (sur l'âge de la retraite, l'assurance-chômage, les baisses d'impôts visant les grandes fortunes et les entreprises...). Une telle configuration lui aurait offert l'habit du dirigeant libéral « ultime rempart » contre la menace fasciste – une posture sur laquelle il a joué à chaque entre-deux tours de présidentielle, en 2017 comme en 2022. Enfin, notons qu'on ne peut complètement éluder une autre explication à sa décision, d'ordre psychologique : le chef de l'État, totalement déconnecté de la situation du pays et du contexte politique, prend depuis sa tour d'ivoire des décisions qui sont aussi injustes pour les Français que stupides pour son propre camp, et peut-être a-t-il tout bonnement conçu cette séquence électorale comme un jeu sadique, une forme de coup de pied dans la fourmilière politique. Preuve en est, il aurait dit à l'Élysée (selon des propos rapportés par Le Monde le 14 juin et confirmés le lendemain par Le Journal du Dimanche), après son allocution : « Je prépare ça depuis des semaines, et je suis ravi. Je leur ai balancé ma grenade dégoupillée dans les jambes. Maintenant on va voir comment ils s'en sortent... »
Finalement, la gauche, malgré les polémiques, les propos diffamatoires et les noms d'oiseaux échangés depuis deux ans (en particulier depuis le 7 octobre 2023), et en dépit de l'animosité qui aura marqué toute la campagne des européennes, aura été capable, par sincère peur d'une arrivée au pouvoir du RN ou par pur opportunisme, de reconstituer une alliance électorale, à l'appel dès le 9 juin au soir de François Ruffin qui a donné le la sur le nom de cette nouvelle coalition : le Nouveau Front Populaire (NFP). Le programme est moins étoffé que pour la NUPES, le choix d'un éventuel Premier ministre en cas de victoire n'est pas clair, et certaines circonscriptions font par la suite l'objet de débats ou de candidatures dissidentes, mais dès le 13 juin, le NFP est officiellement créé et se lance dans la bataille des législatives, avec l'objectif modeste d'empêcher le RN d'obtenir la majorité absolue qui lui permettrait un accès incontestable à Matignon. Une perspective de victoire de la gauche paraît alors inconcevable, et tous les sondages donnent le RN gagnant, en voix comme en nombre de sièges. À droite, on se déchire dans une pièce de théâtre partagée entre la tragédie et le Vaudeville, après que le président de LR, Éric Ciotti, ait annoncé le 11 juin vouloir proposer une alliance à Marine Le Pen, une « union des droites ». Dès le lendemain, le bureau politique vote son exclusion du parti à l'unanimité, une décision que le principal intéressé rejette immédiatement ; il s'enferme alors dans son bureau et se met en scène de façon ubuesque dans une vidéo où il affirme rester à son poste. Le 14 juin, le Tribunal judiciaire de Paris suspend les effets de cette exclusion, jugeant que la décision n'est pas administrativement conforme aux statuts du parti. Les candidats LR partent donc en ordre dispersé, la plupart refusant une alliance avec le RN, et certains suivant la ligne ciottiste, qui a vocation à être marginalisée voire exclue du parti, même si on attend encore une prise de décision cohérente en ce sens de la part d'Éric Ciotti lui-même. Au final, face à un peu plus d'une soixantaine de députés LR et alliés (UDI, Nouveau Centre...), on trouve tout de même une vingtaine de députés d'ex-LR qui ont rejoint le camp d'extrême-droite, et qui donc ne siègent pas au sein du groupe parlementaire des Républicains. À droite, c'est donc un député sur quatre qui a été élu dans le cadre d'un accord électoral avec le RN.
Au centre-droit enfin, Gabriel Attal a conduit la campagne pour le camp présidentiel, tentant de limiter la débâcle annoncée, et privilégiant une stratégie de « barrage républicain » avec le NFP contre l'extrême-droite. Quelques exceptions ont été notées, sur certaines circonscriptions (une trentaine à peu près) où une candidature LFI était la mieux placée pour affronter le RN, les macronistes n'affichant alors pas de préférence. Mais globalement, la consigne de se désister pour la gauche contre le RN et ses alliés a été respectée dans presque toutes les circonscriptions. La stratégie de Gabriel Attal, à rebours d'un Emmanuel Macron dont la logique était de redonner la parole aux Françaises et aux Français en vue de permettre une arrivée du RN à Matignon, a finalement été payante pour la macronie, puisqu'elle permet à la coalition Ensemble pour la République (Renaissance, Modem, Horizons), troisième en nombre de voix, de recueillir le deuxième meilleur nombre de députés à l'Assemblée, derrière le NFP, mais devant le RN et ses alliés ciottistes. En nombre de députés, une coalition avec Les Républicains leur permet même de passer devant le total de sièges NFP ; même si le président du groupe LR à l'Assemblée Laurent Wauquiez a pour l'instant rejeté la possibilité de formaliser un quelconque pacte de gouvernement avec la macronie, on voit bien que pour faire barrage à une gauche qui peine à désigner une ou un prétendant au poste de Premier ministre, les députés LR devraient finir par se résoudre à un tel scénario – avec, à la clef, la négociation de postes stratégiques au sein du futur gouvernement.
En regardant les chiffres, et en dépit de ce que tous les sondages semblaient nous annoncer au cours de la campagne, on comprend facilement comment, à partir du moment où la coalition Ensemble et le NFP annonçaient des désistements réciproques pour « faire barrage » au RN, la victoire de ce dernier était largement hypothéquée. En effet, le Rassemblement national (et ses alliés) ont cumulé 33,42% des suffrages exprimés au premier tour, le Nouveau Front Populaire 28,84%, et la coalition Ensemble 21,80%. Bien entendu, la totalité des électrices et électeurs macronistes ne se sont pas précipités sur le bulletin de vote NFP quand un duel de second tour opposait le RN et le NFP, et de même, les électrices et électeurs de gauche n'ont pas tous voter pour les candidats macronistes pour faire barrage au RN quand le cas se présentait au second tour. Mais tout de même, les désistements au profit du « barrage républicain » entraînaient forcément un total de voix largement supérieur à ce que le RN pouvait mobiliser en face. Ainsi, l'extrême-droite fait certes un score particulièrement élevé au second tour, à savoir 37,17% à l'échelle de toutes les circonscriptions concernées. Toutefois, avec 26,68% pour le NFP et 25,39% pour Ensemble, soit 52,07% cumulés, la barre à passer était trop haute. On peut même y ajouter les 7,41% recueillis par les députés LR au second tour, ce qui fait un total de 59,48% – même si les Républicains ne se sont pas toujours ralliés de façon claire au « barrage républicain ». Bien sûr, le calcul est rapide et trop simple, puisqu'il fait fi des cas où des candidats LR ou macronistes se sont maintenus malgré une ou un candidat de gauche mieux placé, mais cela donne tout de même un ordre de grandeur qui permet de prendre la mesure de la marche que le RN devait encore franchir pour accéder au pouvoir. En somme, près de six Français sur dix ayant voté il y a une semaine ont choisi un bulletin alternatif au RN, ce qui nous ramène peu ou prou au score d'Emmanuel Macron au second tour de la dernière présidentielle (à savoir 58,55%).
Résultat des élections législatives des 29-30 juin et 6-7 juillet 2024. Les résultats du 1er tour concernent l'ensemble du territoire français, c'est pourquoi notre analyse se base surtout sur ses résultats. Le taux de participation est de 66,71% au 1er tour (soit 19,2 points de plus qu'en 2022). Le RN et ses alliés ciottistes parviennent en tête, mais le désistement réciproque entre la coalition macroniste et le NFP au second tour dans presque toutes les circonscriptions entraîne une mise en minorité de l'extrême-droite, qui arrive finalement troisième au soir du second tour. Les résultats affichés ici correspondent aux données officielles issues du scrutin et ne présagent pas avec précision du nombre de députés que comptera ensuite chaque groupe à l'Assemblée.
Notons à ce stade que la fuite en avant droitière de LR depuis le quinquennat de Nicolas Sarkozy, et de la macronie depuis 2017, n'a en rien empêché le FN/RN de poursuivre tranquillement son ascension électorale, depuis l'arrivée de Marine Le Pen à sa tête en 2011. L'idée selon laquelle le « sérieux » et le « réalisme » de nos gouvernants, à rebours de la « naïveté » de la gauche sur des thèmes comme l'immigration ou la sécurité, doivent impérativement se traduire par des lois répressives, autoritaires, liberticides, et qu'il faut en passer par là pour endiguer une progression de l'extrême-droite, a fait long feu. Cette année a pourtant encore été marquée, dès le mois de janvier, par l'adoption d'une énième loi portant sur le thème de prédilection de l'extrême-droite, à savoir la loi « asile et immigration », largement décriée au cours des derniers mois par les collectifs et associations engagés sur le sujet (Loi « asile et immigration » : un projet injuste qui porte des antiennes de l'extrême-droite). Pour Macron, Darmanin et compères, le bilan est accablant : le RN est au plus haut, la macronie comme Les Républicains sont au plus bas, et même si le « barrage républicain » a permis une fois encore d'éviter un passage de l'extrême-droite à Matignon, Marine Le Pen semble avoir devant elle un véritable boulevard pour l'Élysée en 2027. Évidemment, rien n'est encore joué, et bien malin sera celle ou celui capable de nous dire qui succèdera à Emmanuel Macron dans trois ans, mais tout de même, la situation est inédite, et le RN a clairement le vent en poupe – ce que le ralliement des Républicains ciottistes a d'ailleurs parfaitement montré au cours de ces législatives, illustrant par là qu'une digue avait rompu, au moins partiellement. Pour autant, verra-t-on la droite libérale et conservatrice faire son autocritique et revoir sa stratégie politique, voire cesser d'ostraciser de façon systématique (et bien souvent calomnieuse) les formations de gauche (LFI en tête), ou au contraire poursuivre son extrême-droitisation et venir concurrencer le RN avec des propositions programmatiques plus radicales encore ? C'est fort probable, d'autant que la macronie sort de cette séquence plus dépendante que jamais de leurs alliés « naturels », à savoir Les Républicains. Pour aller plus loin sur ce thème : Quelles leçons tirer des élections de 2022 ? (2/3) De la construction à petits pas du « macro-lepénisme » : les droites à la croisée des chemins
Au terme de cette séquence électorale, dans quel état se trouve le champ politique ?
À l'extrême-droite, si le RN sort renforcé du scrutin, le mouvement d'Éric Zemmour est quant à lui KO : le parti Reconquête est certes parvenu à passer la barre des 5% aux européennes, mais il sort de cette séquence très fragilisé, à double titre. D'abord parce que l'appel de Marion Maréchal à ne pas présenter de candidats face à ceux du RN aux législatives (elle s'était rendue au siège du RN le 10 juin en vue d'y négocier une alliance), la décision de Zemmour de l'exclure du parti (le 12 juin), puis la sécession de trois des eurodéputés élus en juin (en soutien à Marion Maréchal), s'est traduit par un affaiblissement de cette jeune formation au Parlement européen, puisqu'elle n'y compte plus qu'une eurodéputée, à savoir Sarah Knafo – Marion Maréchal et les trois autres personnalités élues sur la liste ont rejoint un autre groupe d'eurodéputés souverainiste. Ensuite et surtout parce que le score de Reconquête aux européennes, son incapacité à présenter des candidats dans toutes les circonscriptions aux législatives, et son absence manifeste lors de ce scrutin (il y cumule moins de 1% des voix et n'obtient évidemment aucun siège à l'Assemblée), tout cela ancre parti à un niveau électoral de bas niveau, le cantonnant à un statut de « petit parti ». Le temps où Éric Zemmour venait concurrencer Marine Le Pen dans les sondages, au cours de l'hiver 2021-2022, est bien loin. Le RN, justement, atteint des niveaux stratosphériques, ce qui vient questionner la présence même de M. Zemmour dans l'arène politique. En effet, à plusieurs reprises en amont et durant la campagne électorale de 2022, l'ancien chroniqueur de CNEWS avait indiqué vouloir se présenter pour permettre l'« union des droites », mais aussi parce que lui, contrairement à la représentante du RN, pouvait l'emporter, disait-il. Pour ne prendre qu'un exemple, le 18 mars 2022 lors d'un meeting à Metz, il déclarait : « Marine Le Pen ne peut pas gagner et ne le pourra jamais. Elle a perdu en 2012, elle perdra en 2022, en 2027 et en 2032. Nous en avons assez de ces défaites ! » Or, à voir les résultats des différentes élections de 2022 et de 2024, il y a matière à s'interroger sur les prétendues chances de M. Zemmour de l'emporter un jour à une présidentielle, alors même que le RN est – et de très loin – le premier parti du pays en nombre de voix, et qu'il poursuit doucement mais sûrement son ascension vers le pouvoir. Condamné à se maintenir à des niveaux entre 5 et 8%, voire moins, Éric Zemmour fait donc à peine mieux que Philippe de Villiers ou Nicolas Dupont-Aignan en leur temps, c'est-à-dire qu'il ne peut désormais espérer mieux qu'une candidature de « témoignage », sans perspective aucune de victoire.
Pour ce qui concerne la droite « républicaine », elle est plus fragilisée et divisée que jamais, avec des élus dissidents appuyant une alliance avec le RN (et quelle dissidence : rien de moins que le président du parti...), et un groupe de députés encore réduit mais où Laurent Wauquiez fait son grand retour – sans doute pour préparer une candidature à la présidentielle de 2027. L'avenir du parti Les Républicains dépend désormais de sa capacité à reprendre la main sur le futur gouvernement, et surtout à faire émerger une personnalité susceptible de prendre l'ascendant sur la macronie lors de la prochaine échéance présidentielle. L'affaire semble ardue, et pour ne pas s'enfermer dans un statut stérile de grand parti d'élus et de barons locaux (à l'image de ce que l'UDF, par exemple, était devenue dans les années 1990, incapable de faire émerger une figure présidentiable digne de ce nom), peut-être faudra-t-il envisager à terme une refonte partisane et un élargissement à une partie de la macronie – celle-ci regorgeant d'anciens membres de LR, cela ne paraît pas insurmontable, même s'il paraît peu probable que cette refonte intervienne d'ici 2027.
Devant les résultats des législatives qui se sont imposés à lui il y a tout juste une semaine, Emmanuel Macron souhaite désormais officialiser une coalition avec Les Républicains, pour s'éviter une cohabitation avec le NFP. En effet, le nombre de députés de la coalition présidentielle dépasse d'une dizaine de sièges celui de la gauche, à la seule condition que le « bloc central » intègre désormais les députés LR. Il manque toujours quelques 80 députés pour obtenir une majorité absolue, c'est pourquoi Macron souhaiterait encore élargir le « bloc central » aux presque 70 députés du groupe PS, ainsi qu'à la quinzaine de députés du groupe LIOT. Cela aurait l'avantage de consacrer une rupture au sein du Nouveau Front Populaire (en séparant le PS de ses alliés d'aujourd'hui), et en même temps d'élargir son socle parlementaire. Compte tenu de la dépendance évidente des socialistes vis-à-vis de tout accord électoral avec leurs partenaires de gauche, l'objectif d'élargir la « majorité présidentielle » à l'ensemble du « cercle de la raison » (pour reprendre la vieille expression d'Alain Minc) paraît un défi quasi-insurmontable. La réalité, c'est qu'aujourd'hui plus que jamais, la macronie est dépendante de son alliance avec LR, et cette situation parachève la droitisation de ce courant politique. Puisqu'aucune des trois grandes coalitions (le RN et ses alliés, Ensemble, le NFP) n'a de majorité absolue, loin s'en faut, et puisqu'il est à ce stade exclu que le PS passe une alliance avec la macronie et LR, il reste désormais trois options sérieuses pour le chef de l'État :
- Soit il laisse se constituer un gouvernement Bardella dominé par le Rassemblement national et ses alliés, qui serait sous « surveillance » de la droite LR et de la macronie (qui influeraient sur les orientations politiques mais s'engageraient jusqu'à nouvel ordre à ne pas faire tomber l'exécutif), toutefois le RN étant troisième en nombre de députés, ce scénario paraît désormais exclu et serait totalement incompris ;
- Soit il laisse se constituer un gouvernement NFP sous « surveillance » de la macronie, mais Macron évitera à tout prix ce scénario car c'est le plus susceptible de remettre en question les principales réformes économiques et sociales néolibérales qu'il a portées depuis 2017 ;
- Soit il désigne un Premier ministre macroniste qui passe une alliance avec LR et dont le gouvernement serait sous « surveillance » du PS et/ou du RN, sauf que si le PS ne joue pas le jeu (et c'est peu probable qu'il le fasse), cela se traduira en fait par une dépendance totale de la coalition Ensemble/LR vis-à-vis d'un Rassemblement national plus soucieux que jamais de parachever sa mue mêlant dédiabolisation et notabilisation.
À gauche, le bilan est mitigé puisque, certes, la coalition est parvenue en tête des législatives contre toute attente (y compris des ténors du NFP). Toutefois les querelles qui ont dominé les relations inter-partisanes depuis deux ans n'ont pas été résolues sur le fond, et cela hypothèque fortement l'avenir de cette coalition dont les fondements programmatiques sont plus ténus (et donc plus fragiles) que ne l'étaient auparavant ceux de la NUPES. Profitons-en pour « débunker » au passage les propos prononcés – avec beaucoup de dédain – par Raphaël Glucksmann le 10 juin sur le JT de France 2 : « On ne va pas refaire la NUPES, là, hein. Il y a eu une inversion des rapports de force. Je suis en tête à gauche, donc voilà les conditions... » Et l'eurodéputé de lister ensuite « ses » conditions à la constitution du NFP – pas sûr que les dirigeants des partis de gauche en aient tenu compte dans leurs négociations. Or, la comparaison qu'opère Glucksmann entre le résultat des élections (présidentielle et législatives) de 2022 et celui des européennes de 2024 est totalement fallacieuse, puisqu'il met dans la balance des scrutins qui n'ont tout bonnement rien à voir. En 2024, sa liste est certes la première à gauche, mais elle n'a que quatre petits points d'avance sur celle de Manon Aubry, dans une élection européenne marquée par l'abstention d'un inscrit sur deux. À la présidentielle de 2022, Jean-Luc Mélenchon, candidat en tête à gauche, avait plus de vingt points d'avance sur Anne Hidalgo (qui avait réussi l'exploit de recueillir moins de voix que Yannick Jadot ou encore Fabien Roussel), dans ce qui constitue le scrutin majeur de notre vie politique, marqué par un taux de participation qui reste relativement élevé, à savoir 73,69% des inscrits. On peut reconnaître à LFI le mérite de l'abnégation, puisque le mouvement mélenchoniste a concédé un très grand nombre de nouvelles circonscriptions « gagnables » au Parti socialiste, ce qui a permis à ce dernier de passer de 31 députés à l'Assemblée en 2022 à un groupe de 69 élus – LFI passait dans le même temps de 75 à 71 députés, restant tout de même (de peu) la première force de gauche à l'Assemblée.
De la suite des évènements au cours des prochaines semaines et des prochains mois dépendra le devenir de la gauche à horizon 2027. Les quatre principales formations qui constituent le NFP parviendront-elles à désigner au cours des prochains jours une ou un candidat au poste de Premier ministre, une figure à la fois crédible, fidèle au programme affiché dans l'accord de coalition, et conciliante ? Les leçons des deux dernières années seront-elles retenues, le NFP tiendra-t-il plus longtemps que la NUPES, et servira-t-il de base pour la mise en place d'une plateforme électorale commune en vue de la présidentielle qui doit se tenir dans trois ans ? Rien n'est moins sûr, d'autant que la séquence a aussi été marquée, côté LFI, par l'éviction de figures importantes du mouvement, notamment Rachel Garrido (qui n'aura pas réussi à se faire réélire contre le candidat LFI choisi à sa place dans sa circonscription de Seine-Saint-Denis) et Alexis Corbière, soutenus par François Ruffin et Clémentine Autain qui ont dénoncé une « purge » et ont eux-mêmes rompu avec Mélenchon. Sur la forme, cette séquence a fait du mal à cette formation et a confirmé son absence de démocratie interne, que beaucoup pointent déjà du doigt depuis longtemps. Sur le fond, le différend entre Garrido, Corbière, Ruffin, Autain et LFI ne tenait pas tant à une divergence sur le programme, mais plutôt 1) à une frustration des quatre intéressés, qui avait été exclus de la direction renouvelée du mouvement en décembre 2022, et 2) à un choix stratégique, de rapprochement avec le PS, les Écologistes et le PCF, refusé au cours des derniers mois par LFI, mais qui visait à terme à contourner la figure tutélaire de Mélenchon afin de proposer une alternative à cette personnalité pour le moins clivante et écrasante. Si Alexis Corbière, François Ruffin et Clémentine Autain rejoignent a priori le groupe parlementaire des écologistes, leur avenir politique paraît tout de même fortement hypothéqué, notamment celui de François Ruffin, qui pouvait jusque-là prétendre un jour incarner la gauche radicale à l'élection présidentielle – sans la force de frappe de la France Insoumise, ce scénario semble compromis, ou réduit à une candidature de « témoignage » susceptible surtout de priver Jean-Luc Mélenchon de quelques voix à la prochaine présidentielle, sans pour autant apporter une réelle plus-value sur le plan programmatique.
Manifestation contre la réforme des retraites, le 6 juin 2023 à Paris.
Un mot enfin, plus largement, sur la séquence électorale qui s'achève. Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'au-delà du désaveu franc et massif qu'elle représente pour le chef de l'État et sa politique, les législatives anticipées ont aussi été un moment de sursaut démocratique surprenant, avec une mobilisation inédite. En effet, le taux de participation a atteint, au premier tour des législatives, le niveau plus qu'honorable de 66,71% des inscrits, bien loin des 47,51% constatés en 2022, ou des 48,70% de 2017. Il faut remonter à la dissolution prononcée par Jacques Chirac en 1997 pour retrouver un niveau équivalent. Certes, nous sommes loin des quelques 80% de participation observés aux élections législatives des premières années de la Vème République, mais la leçon en est que la question du calendrier électoral est un vrai sujet, et qu'isoler les législatives de la présidentielle permet de revaloriser cette échéance majeure – car ce sont bien les législatives qui, normalement, déterminent la direction politique que doit prendre le gouvernement de la nation.
Le paradoxe est qu'au terme de ces législatives qui ont relativement bien mobilisé (deux inscrits sur trois, tout de même), au terme surtout d'une campagne express qui n'a pas laissé le temps normalement nécessaire pour organiser des débats de qualité et ainsi éclairer les électrices et les électeurs sur les programmes, mais qui s'est polarisée sur la perspective d'une arrivée du RN à Matignon, l'Assemblée nationale paraît, à l'image du pays, plus fragmentée que jamais. Il y a deux ans, nous décryptions déjà la situation morcelée de l'Assemblée nationale (Quelles leçons tirer des élections de 2022 ? (1/3) Abstention, recomposition, tripartition : la Vème République à bout de souffle), puisque celle-ci comptait alors le chiffre record de dix groupes parlementaires. Cette fois, nouveau record, nous en compterons onze, puisque viendra s'ajouter à Ensemble, au Modem, à Horizons, à la Droite républicaine, à LFI, au PS, aux Écologistes, à la Gauche démocrate et républicaine (les communistes et leurs alliés outre-mer), à LIOT et au RN, le groupe de députés ciottistes exclus du parti LR.
Enfin, nous ne pouvons conclure cet article sans souligner l'anomalie démocratique que permet notre mode de scrutin. Même de la part de celles et ceux qui se réjouissent que le RN n'accède pas aux affaires, un minimum de sens critique serait le bienvenu, à l'égard d'un système qui fait que le parti arrivé – largement – en tête du scrutin en nombre de voix n'arrive que troisième en nombre de députés. Si cela était arrivé à La France Insoumise, à la macronie ou à n'importe quelle autre formation politique, le constat serait tout autant valable et choquant. La peur qu'a pu susciter l'accession au pouvoir du RN doit précisément nous inviter à amorcer une réflexion sérieuse sur nos institutions, et sur les pouvoirs qu'elles concèdent au parti qui parvient au pouvoir – quel qu'il soit. C'est ce que nous nous tentions déjà de faire, en janvier de l'année dernière : En France, le parlementarisme rationnalisé et le principe d'un gouvernement « aux ordres » peuvent-ils être remis en question ? Une piste intéressante pour limiter de façon juste les pouvoirs d'un parti qui arriverait très largement en tête est l'instauration d'une proportionnelle intégrale à l'Assemblée : cela garantit la bonne représentativité des forces en présence, en même temps que cela limite le risque qu'un parti seul n'obtienne une majorité absolue de sièges, l'obligeant ensuite à négocier avec d'autres forces, à chercher des compromis, et potentiellement à tempérer son programme. En l'occurrence, il semble, au vu des projections, que le RN n'aurait pas obtenu, d'assez loin, une majorité absolue de députés si le mode de scrutin avait été celui appliqué en 1986, à savoir la proportionnelle par département ; le RN aurait tout de même été le premier groupe à l'Assemblée, ce qui à la fois est normal au regard des résultats, mais en même temps n'empêche pas les autres partis de constituer une coalition partisane supérieure en nombre de députés ensuite, afin de l'empêcher de prendre la tête du gouvernement.
Dans les tous prochains jours, les députés prendront leurs fonctions, et une nouvelle bataille va s'ouvrir, à savoir celle pour l'acquisition des postes stratégiques au sein même de l'Assemblée nationale (présidence de l'hémicycle, vice-présidence, questeurs...). Le « pire » a pour l'instant été évité, mais rien ne dit que la séquence électorale qui s'achève servira comme il se doit de déclic salvateur à la macronie pour faire évoluer sa pratique du pouvoir, ou à la gauche pour préparer la suite avec sérieux et abnégation. Du côté du RN, on est sans doute rassuré par cet échec surprise, qui permet à la fois de se réclamer « premier parti de France » et en même temps de s'éviter une gestion des affaires périlleuse, qui aurait pu coûter cher à Marine Le Pen en vue de la présidentielle de 2027. Pour l'instant, Emmanuel Macron maintient Gabriel Attal à son poste, et rien n'indique qu'il soit pressé de le remplacer en amont des Jeux Olympiques et Paralympiques de Paris, dont la cérémonie d'ouverture est prévue pour le 26 juillet, dans douze jours à peine. Souhaitons que le moment sportif que représentent les Jeux saura inspirer notre classe politique pour œuvrer dans l'intérêt général, sans pour autant être bassement récupéré par un Emmanuel Macron en mal de popularité, et que de la séquence que nous venons de vivre surgira une réponse politique à la hauteur des enjeux et des défis posés par la menace – désormais bien réelle – d'une accession au pouvoir de l'extrême-droite.
Manifestation entre Bastille et République, à Paris, le 23 mars 2024, organisée par la Marche des Solidarités pour dénoncer la loi « asile et immigration », et plus globalement le racisme et les discriminations.
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